Publié le 07 janvier 2022

SOCIAL

Armand Hatchuel, chercheur à MinesParisTech : "Il faut se préparer à une prochaine pandémie et clarifier le jeu avec les laboratoires"

Un État peut-il se passer des grands laboratoires pharmaceutiques pour organiser une production vaccinale publique ? C'est la question que s'est posée le chercheur et professeur à MinesParisTech Armand Hatchuel, rappelant l'exemple des États-Unis, qui ont tenté de créer une telle filière mais ont échoué. L'enjeu, selon lui, est de recadrer les missions de chacun, pour que les erreurs d'aujourd'hui ne se reproduisent pas quand une nouvelle pandémie mondiale surviendra. 

Vaccin covid CC0 pixabay
Armand Hatchuel est Professeur en Sciences de Gestion à Mines ParisTech.
CC0

La mainmise des grands laboratoires sur les vaccins est très critiquée depuis le début de la pandémie. Est-ce-que les Big Pharma ont pris trop de pouvoir ?

Quand quelqu’un vous apporte une solution à une situation désespérée, vous aurez mauvaise grâce à vous plaindre. En contrepartie, nous rémunérons cher leur courage. Mais ce sont des entreprises privées. Tant que les grands laboratoires pharmaceutiques peuvent trouver des clients qui payent le prix qu’ils demandent, ils les livrent en priorité. Les pays pauvres sont en attente, ils arriveront en second ou en troisième. Il y a une injustice fondamentale dans cette affaire à laquelle nous participons. Mais nous ne pouvons pas nous contenter de ces critiques, de dire "il faudrait que l'État fasse". Il faut nous interroger sur la pandémie de masse que nous vivons et comment nous organiser pour faire face à la prochaine.

Est-il possible qu’un État puisse lui-même mettre en place une organisation publique de la production vaccinale ?

Le New York Times vient de publier une enquête qui nous éclaire justement sur la question. Les Américains pensaient pouvoir gérer les vaccins comme ils gèrent l’armement. Dans cette industrie, l'État contrôle, développe, programme, fait fabriquer et il y arrive. Mais les firmes qui fabriquent des armes acceptent de rentrer dans un cycle de responsabilité et de réglementation. On ne peut pas vendre des rafales comme cela, tout seul. Si Dassault décide de fabriquer des avions de combat dans son coin en disant "on reviendra vers vous quand vous en aurez besoin", vous savez que lorsque la guerre éclate, l’avion de combat va vous coûter très cher. Mais le vaccin n’est pas une arme. Et vous ne pouvez pas dire à un laboratoire : "vous ne produisez des vaccins que si vous rentrez dans le système public".

Les Américains ont essayé de créer une filière publique parallèle pour la production des vaccins. Mais devant la réticence des grands labos, ils ont dû recourir à une nouvelle entreprise dédiée qu'ils ont essayé de soutenir et qui a été la principale destinatrice des contrats de vaccins. Mais faute d'investissements et de continuité dans la qualité et l'expertise, elle s'est révélée incapable d'atteindre la qualité exigée pour la fabrication en masse des vaccins classiques (Astrazeneca et Johnson&Johnson) contre le Covid et ce fut un échec. 

Quel est le principal défi pour un État qui veut produire des vaccins ?

Il faut d’abord que les États assument de réaliser des investissements colossaux dans ces domaines alors que c’est très risqué. Et il faut, en cela, prévenir les citoyens. Si on a pris le mauvais chemin, ce qui peut arriver, il faudra expliquer qu’on a mis des milliards dans la mauvaise direction. Et il faut qu’on ait des médias qui soient capables d’expliquer pourquoi sans se gausser de cette affaire-là ! En outre, il faut être flexible, réagir rapidement aux variants, aux nouvelles maladies, être capable d’avoir une pharmacovigilance très poussée, être capable de mener différentes enquêtes cliniques importantes. Ce modèle de prise de risque, et d'innovation, ce n’est pas l’habitude d’un organisme public. On a fait le TGV mais là, c’est le TGV tous les ans ou à chaque nouveau virus...

L’État a-t-il manqué d’anticipation sur la crise du Covid ?

Je dirais plutôt que maintenant qu’on sait ce qu’est une épidémie de masse, il faut nous préparer à la prochaine. Personne n’avait eu d’expérience depuis la grippe espagnole de 1918, et cette pandémie est mondiale. Pour des tas de raisons et surtout parce que le virus circule à la vitesse des avions. Donc on a une pandémie qui correspond à la civilisation dans laquelle on est. La leçon à tirer est qu’on sait maintenant que notre mode de vie collectif fait que les virus se propagent très vite et il faut se préparer à des pandémies mondiales.

Ma recommandation est : préparons-nous. Il faut lancer aujourd’hui des travaux, des réflexions pour voir dans quelles conditions on peut avoir une  organisation nationale, européenne, internationale de recherche et de production vaccinale. Mais surtout, il ne faut pas faire comme si on était tout seul. Il y a les firmes pharmaceutiques et il va falloir clarifier le jeu en précisant leurs missions.

Propos recueillis par Marina Fabre Soundron @fabre_marina


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