Publié le 06 mai 2019

SOCIAL

Suicides à France Télécom : le procès d’une organisation managériale mortelle

Ce lundi 6 mai s'ouvre le procès des suicides de France Télécom, survenus entre 2006 et 2009 alors que l'opérateur téléphonique mettait en place un vaste plan de restructuration. Une centaine de parties civiles et 39 victimes et familles feront face à sept anciens dirigeants, dont l'ex-PDG de l'entreprise, Didier Lombard. C'est la première fois qu'un tel niveau de responsabilité est visé dans une affaire de harcèlement moral. 

Le procès des suicides de France Télécom débute ce lundi 6 mai : sept dirigeants, dont le PDG, se trouvent dans le box des accusés.
@CC0

C’est le début d’un procès-fleuve qui démarre ce lundi 6 mai devant le tribunal correctionnel de Paris. 45 jours d’audience, 3 735 documents versés au dossier, 39 victimes (19 suicides, 12 tentatives et 9 dépressions). Sur le banc des accusés, sept prévenus dont Didier Lombard, l’ex-PDG de France Télécom (Orange aujourd’hui), qui comparaissent pour harcèlement moral et complicité de harcèlement moral. Une première dans une affaire de ce type.

"C’est le procès d’une longue torture organisée, explique Dominique Riera (FO) lors d’une conférence de presse conjointe avec les parties civiles. Un système de déstabilisation complexe, structuré, anticipé et fondé sur des moyens délictuels afin de mettre en place un vaste plan de suppression d’emplois impossible à appliquer avec des moyens légaux qui a abouti à la mort de plusieurs personnes."

Les salariés doivent partir "par la porte ou par la fenêtre" 

Retour dix ans en arrière. L’opérateur téléphonique historique, privatisée depuis 2005, est en pleine réorganisation. L’objectif est de supprimer 22 000 emplois et d’en réorienter 10 000 autres en seulement trois ans. Le tout sans plan social mais avec des méthodes de management musclées : mobilités forcées, primes sur les réductions d’effectifs, retraites anticipées, surcharge ou absence de travail, pressions, contrôles, isolement, intimidation, menaces… Les salariés doivent partir "par la porte ou par la fenêtre" selon les propres mots de Didier Lombard.

"Quand vous convoquez tous les mois un salarié pour lui demander ce qu’il veut faire et que tous les lundis matin vous lui transférez des annonces d’offres d’emploi, quel autre choix a-t-il que de partir ?" cite en exemple Me Sylvie Toppalov, avocate de Sud et ADS-Pro, une association de victimes. "Le souvenir de cette période est si douloureux pour certaines victimes qu’elles sont incapables d’entrer dans la salle d’audience et se retrouver face à leurs anciens dirigeants." 

En 2009, un Observatoire du stress et des mobilités forcées constate que 93 % des salariés sont en situation de stress, voire de détresse pour 60 % d’entre eux. Et 45 % se disent placardisés. En face, ils font face à un mur, leur PDG évoquant alors "une mode des suicides". Autre bévue mémorable après le suicide d'une femme de 32 ans en 2009 : "le mail diffusé aux salariés pour expliquer ce qu'il fallait dire aux clients est arrivé avant le mail de condoléances du PDG Didier Lombard, adressé six jours après", confiait alors un délégué du personnel.

La bourse avant la vie  

"La quête du profit les a d’abord conduit à une rationalisation des achats, puis à une réduction des coûts et les mêmes méthodes ont ensuite été appliquées aux individus. C’est là que le processus de violence sociale s’est mis en route, raconte Sébastien Crozier (CFE-CGC), encore très ému aujourd’hui. "On ne peut pas impunément faire passer la bourse avant la vie et rien ne peut justifier qu’un salarié la perde en essayant de la gagner" lance Cédric Carvalho (CGT).

Orange, de son côté, continue de nier les accusations portées contre l'entreprise et son ancienne direction. En septembre dernier, l'avocat de Didier Lombard, avait jugé "absurde" le renvoi de son client en correctionnelle. Si l'on s'en tient au harcèlement moral, ce délit est puni d'un an de prison et de 15 000 euros d'amende pour les personnes physiques, alors que l'entreprise est passible de sanctions financières.

Mais au-delà des sanctions, ce procès sans précédent pourrait avoir des répercussions sur l’organisation du travail, espèrent les parties civiles. "Il va nous permettre d’aller très loin dans l’analyse de ces mécanismes créateurs de souffrance au travail qui peuvent amener au suicide", poursuit Sébastien Crozier. "Notre combat est également sociétal, lance Jean-Pierre Dumont (CFTC). Pour que nos collègues ne soient pas morts pour rien …".

Concepcion Alvarez, @conce1 


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