Publié le 18 novembre 2014

SOCIAL

La "stratégie des piqûres d’aiguilles" du syndicat Verdi contre le géant Amazon

Comment Verdi, le syndicat allemand des services, compte-t-il faire plier le numéro un mondial de la vente en ligne au chiffre d’affaires de 58,25 milliards d’euros ? Réponse : par ce qu’il nomme "la stratégie des piqûres d’aiguilles". Autrement dit : pas d’actions qui paralysent l’activité, mais des grèves et des actions régulières, incessantes, agaçantes. Sans oublier un important travail de terrain. Décryptage.

Sur le site Amazon de Bad Hersfeld, des salariés en grève à l'appel du syndicat Verdi le 9 avril 2013
© Uwe Zucchi DPA AFP

Au mur, des coupures de journaux sur Amazon. Des lettres officielles adressées à la direction. Des tracts aux couleurs de Verdi. Heiner Reimann, secrétaire syndicale, reçoit dans son (petit) bureau, installé dans la Maison des syndicats à Francfort. "Chez Amazon, la technologie informatique la plus moderne côtoie un mépris incroyable envers l’humain", rapporte-t-il. Loquace, extraverti, il connaît les rouages du géant américain comme personne.  "L’entreprise a été conçue par des informaticiens et le concept même de relations humaines ne passe tout simplement pas dans les systèmes qu’ils développent. Une femme de 63 ans devra fournir le même travail physique qu’un homme de 30. Nos revendications ne sont pas uniquement salariales: nous cherchons à ce que la direction s’humanise."

 

80 syndiqués au départ, ils sont plus de 1 000 aujourd’hui

 

Avant de pouvoir faire grève, encore faut-il que les salariés soient syndiqués, fait remarquer le syndicaliste. Problème: en février 2011, Verdi ne comptait que 79 membres sur le site de Bad Hersfeld. Aujourd’hui, Amazon y emploie environ 3700 personnes, dont 2100 en CDD. Et les syndiqués ? "Ils sont plus de 1000." Heiner Reimann et son collègue Julian Jaedicke ont été détachés en 2011 par Verdi pour implanter et accompagner une action syndicale sur le site de Bad Hersfeld. "Notre premier souci a été de prendre contact avec les salariés du site alors que dans leur grande majorité, ils se méfiaient des syndicalistes. Pour briser la glace, il fallait connaître leurs problèmes."

Et c’est ce qui est arrivé, quelques jours avant Pâques 2011. Le binôme s’est planté devant les portes de l’entrepôt, des bacs transparents derrière eux. Les salariés étaient invités à y verser leurs doléances de manière anonyme. Le succès fut retentissant. Trois problèmes ont alors été identifiés: des salaires trop bas, un énorme stress au travail et le manque de respect de la direction envers les salariés. Le travail syndical pouvait commencer. Les grèves aussi.

 

Un tactique qui a montré son efficacité

 

Une piqûre d’aiguille ne fait pas mal. Mais quand elle est répétée, continuellement, elle devient douloureuse et exaspérante. C’est l’image utilisée par Heiner Reimann pour décrire l’action de son syndicat. "Vu de l’extérieur, on ne reconnaît pas forcément que c’est un mouvement de grève. L’activité du site n’est pas paralysée, la grève dure quelques jours. On titille. Mais on titille régulièrement."

Le syndicaliste sait combien cette tactique peut s’avérer fructueuse: il l’a mise en œuvre chez Ikea. Au bout de dix ans d’actions continues, le géant du meuble suédois a finalement accepté la signature d’une convention collective, ce que le syndicat cherche à obtenir d’Amazon. Heiner Reimann a été cariste pendant 16 ans chez Ikea, dont 12 en tant que délégué du personnel. Il a par ailleurs suivi une formation de droit en cours du soir. Il sait parler en public et connaît la législation du travail sur le bout des doigts – des atouts plus qu’utiles pour argumenter contre le Goliath de la vente en ligne.

 

Course-poursuite dans les rayonnages

 

Le syndicaliste se montre volontiers iconoclaste en matière d’actions syndicales. Un exemple: l’action "post-it" qu’il a imaginée. "Nos militants collaient des post-it partout dans l’entrepôt. Dessus, ils ont fait écrire par leurs enfants, pour qu’on ne reconnaisse pas leur écriture, une question qui pointait une entrave à la législation du travail." Et le résultat ? "C’était plus que comique. On assistait à une course-poursuite entre le management et les militants dans les rayonnages. Ils couraient arracher ces post-it le plus vite possible. Et puis hop, les petites feuilles réapparaissaient ailleurs."

Des actions simples, répétées et innovantes, beaucoup de ténacité et un fort sentiment de collectif, ce sont avec ces mots que Heiner Reimann résume son action: "Nous faisons un travail de longue haleine. Nous ne voulons pas tirer toutes nos cartouches d’un coup."

Claire Stam
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