Publié le 31 août 2018

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

[Décryptage] Ministre de l’Ecologie : mission impossible

Le départ du gouvernement de Nicolas Hulot est une nouvelle illustration de la difficulté pour les ministres de l'Ecologie d’exercer leur pouvoir. Tous les anciens ministres ou presque ont dénoncé l'importance des lobbys et des blocages internes au sein même du gouvernement les empêchant de mener à bien la transition écologique. A l'heure où l'on attend sa nomination, le prochain ministre de l'Environnement saura-t-il relever cette mission qui semble impossible ?  

A l'image du héros de Mission Impossible, les ministres de l'Environnement ont pu se sentir seuls face à l'ampleur des défis...
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Poste empoisonné que celui du ministre de l’Ecologie ? En 20 ans, ils ne sont pas moins de treize à s’être succédé. Tous ont dénoncé un poids, une pression extrême, à la fois en interne et en externe, pesant sur le porteur du maroquin.

En annonçant sa démission mardi matin, Nicolas Hulot n’a pas fait exception. "Je sais que seul je n'y arriverai pas. (...) J'ai un peu d'influence, je n'ai pas de pouvoir", a t-il déclaré, dénonçant "la présence des lobbys dans les cercles du pouvoir".  Avant d'ajouter : "il faut à un moment ou un autre poser ce problème sur la table parce que c'est un problème de démocratie : qui a le pouvoir, qui gouverne ?".

La valse des ministres de l’Environnement

Nicolas Hulot, militant écologiste convaincu et reconnu, rompu aux négociations diplomatiques, aura tenu un peu plus de 15 mois. "Il n’a pas vu que c’était un ministère extrêmement lourd" et que le poste était "aussi difficile" selon sa prédécesseure, Ségolène Royal, elle qui a occupé deux fois la fonction, sous François Mitterrand puis François Hollande. D’autres ont pourtant fait des passages plus éclairs. En 2012, Nicole Bricq ne sera restée qu’un mois et deux jours au poste, sautant sur les brûlants dossiers des mines et des hydrocarbures.

Six ministres de l’Environnement se sont succédés sous Jacques Chirac, quatre sous Nicolas Sarkozy, autant sous François Hollande. Une succession à un rythme effréné qui n’aurait pas surpris Robert Poujade, le premier d’entre eux, lui qui parlait déjà en 1975 du "ministère de l’impossible", dénonçant les "capacités de blocage et la force d’inertie des administrations traditionnelles".

Le poids des lobbys, tout autant que les freins internes au sein même des gouvernements et de l’administration, ne cesseront d’être dénoncés par les porteurs du portefeuille. "On ne peut rien faire Madame le ministre", titrera son ouvrage Corinne Lepage, ministre sous Jacques Chirac. D’autres, comme Delphine Batho, débarquée par François Hollande pour avoir ouvertement critiqué le manque de moyens de son ministère, insisteront sur le côté "seul contre tous" du ministre de l’Environnement. Dans "Insoumise", elle se posera en lanceur d’alerte, affirmant que ce sont "les forces économiques qui ont eu [sa] tête"…

Un ministère pas comme les autres

C’est que ce ministère n’est pas tout à fait comme les autres, assurait il y a quelques années un autre ministre de l’Environnement, Serge Lepeltier (2004-2005) : "l’écologie est un sujet transversal qui concerne tous les autres secteurs. Le ministre doit aussi être un militant de l’écologie -même s’il ne l’a pas été auparavant- puisque la quasi-totalité des autres ministres sont contre l’écologie". Résultat : son bilan "ne peut s’évaluer à l’aune de ce qu’il a pu faire mais aux mauvais arbitrages qu’il a pu faire échouer".

Le ministre de l’Environnement est "celui qui embête ; minoritaire, il est balayé d’une pichenette au gré des arbitrages interministériels", jugeait de son côté Dominique Voynet ex-ministre de l’Environnement sous le gouvernement Jospin (1997-2001).

Au micro de France Inter, jeudi 30 août, Pascal Canfin, actuel directeur général du WWF, ancien ministre et l'une des personnalités pressenties pour succéder à Nicolas Hulot, pointait lui l'inadéquation de l'organisation de l'État face aux défis de la transition. Tous "les ministres de l'environnement de droite, de gauche, du centre" se sont confrontés "à un État qui n'est pas organisé pour prendre la transition écologique à l'échelle dont on a besoin", assure-t-il. "Aucun écologiste, avec des convictions écologistes", ne prendra un tel poste sans un "Big Bang" institutionnel, à la mesure de la construction européenne ou de la décentralisation, affirme-t-il encore.

Deux mondes parallèles

L’urgence de la transition énergétique aurait pu faire espérer une évolution différente. Il n’en est rien. La faute à un décalage temporel ? Il semble parfois que les deux sphères politiques et environnementales évoluent dans deux espaces-temps parallèles.

Mardi, les politiques fustigeaient ainsi l’impossible urgence de la pression écologiste. "Ce combat ne se fait pas du jour au lendemain", réagissait ainsi le président de la République, à l’annonce de la démission de Nicolas Hulot. "C'est toute la grandeur et la faiblesse des écologistes. Ils sont passionnés, investis d'une mission. Mais ils ne prennent pas la dimension du rythme de l'écologie politique", assurait de son côté le sénateur (LREM) François Patriat, insistant sur la différence "entre l'urgence écologique et la gestion du temps de l'action gouvernementale dans une économie mondialisée".

C’est pourtant la différence entre le court-termisme des politiques, focalisés sur la prochaine élection, et la nécessité de se projeter à moyen ou long terme, à penser la vie des générations futures dans un monde soumis au changement climatique et à la rareté des ressources, que soulignent tous ces ministres de l’Environnement. Et tous ceux qui alertent sans relâche sur la nécessité d’une action politique forte et immédiate. Justement parce qu’ils savent toute la difficulté qu’ils auront à la faire accepter et mettre en œuvre.

Béatrice Héraud @beatriceheraud


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