Publié le 09 décembre 2016

ENVIRONNEMENT

Déchets électriques et électroniques : les dessous du recyclage

Entre 17 et 23kg. C’est le poids des déchets électriques et électroniques (DEEE) jetés en moyenne chaque année, par Français. Depuis 10 ans, une filière s’est organisée pour prévenir, collecter, trier et réemployer ces déchets particulièrement polluants. Pourtant, seulement un peu plus d’un tiers de ces déchets sont recyclés par les filières agréées. Pour quelles raisons et avec quelles conséquences ? Explications avec Camille Lecomte, chargée de campagne modes de production et de consommation responsables aux Amis de la Terre. 

Chaque année en France, chaque personne jète entre 17 et 23kg de déchets électriques et électroniques (DEEE).
Dzejdi / iStock

Novethic. La filière de recyclage des DEEE a désormais 10 ans. Pourtant, seulement 35% de ces déchets sont effectivement recyclés par des éco-organismes agréés. Qu’est-ce qui bloque ? 

Camille Lecomte. Le premier maillon de la chaîne, c’est le consommateur. Et il n’a pas toujours le réflexe de bien trier et d’apporter aux points de collecte ses appareils en fin de vie. 

La deuxième grosse difficulté se situe au niveau des recycleurs. Ils ont du mal à traiter certains produits. Certaines matières sont compliquées à recycler : dans un smartphone par exemple, seuls 9 des 40 métaux qui le composent ont un taux de recyclage supérieur à 50%.

Par ailleurs, les industriels ne prennent pas forcément en compte le recyclage en amont de la conception. Cela pouvait se comprendre il y a 10 ans. Ce n’est plus acceptable aujourd’hui, à l’heure où l’on parle d’économie circulaire.

Il faut aussi savoir que les industriels ne donnent pas forcément la composition exacte de leurs produits, contrairement à ce que leur demande la directive DEEE. C’est le cas des écrans plats : ce sont les éco-organismes qui ont dû faire des analyses chimiques pour identifier certains composants et développer des procédés adéquats de recyclage !

Enfin, il y a le décalage de technologies entre les DEEE entrant dans la chaîne de recyclage (ex : écrans cathodiques) et ceux vendus sur le marché (écrans plats), ce qui fragilise la filière, car certaines matériaux (ex : verre au plomb et au barryum) ne trouvent plus de débouchés. 

 

Le premier maillon de la chaîne, c’est le consommateur

 

Où vont les DEEE qui ne passent pas par cette filière ?

D’abord, il y a les filières complémentaires. Ce sont des centres de traitement des déchets historiques, mais qui ne sont pas agréés. La loi les oblige désormais à se rapprocher des éco-organismes. Ceux qui respectent les normes environnementales seront agréés, les autres fermeront. Mais cela va prendre du temps et cette mauvaise gestion des déchets risque de durer encore des mois voire des années…

Autres possibilités : l’exportation (10 à 15%) mais aussi l’incinération (entre 5 et 15%), car beaucoup de déchets (souvent de petites tailles, comme les rasoir électriques, les téléphones, les grille-pains, etc.) sont encore jetés avec les déchets ménagers. 

 

Quelles sont les conséquences de ce détournement ? 

Si la filière des DEEE a été créée, c’est d’abord pour des raisons sanitaires. Ces déchets, qui contiennent des substances toxiques et polluantes, sont dangereux pour la santé et l’environnement. Il est nécessaire de les dépolluer avec les procédés adéquats. Les éco-organismes agréés en sont équipés. Les filières complémentaires pas forcément, voire pas du tout. 

Si l’on prend le cas des frigos, qui contiennent des gaz ayant un pouvoir de réchauffement climatique plus de 10 000 fois supérieur à celui du CO2 et d’autres ayant un impact sur la destruction de la couche d’ozone, c’est dramatique. Seuls 40% sont collectés par les éco-organismes et effectivement dépollués. Le reste est broyé sans dépollution préalable, souvent avec les voitures qui partent à la casse. C’est dangereux pour l’environnement.

Ces problèmes de pollution sont démultipliés quand ces déchets sont exportés vers des pays d’Afrique ou d’Asie qui n’ont pas nos infrastructures. Certains pays, comme le Ghana, n’ont même pas de bâches plastiques pour éviter que les substances toxiques ne pénètrent dans les nappes phréatiques ! 

Les conséquences sont également économiques et sociales. On estime que le secteur du recyclage des DEEE pourrait créer près de 10 000 emplois en France, quand la réouverture de mines n’en créerait que 500. Ne pas recycler, c’est une perte de matière et de valeur. Il est donc plus logique de la recycler de la matière plutôt que d’aller en prélever de nouvelles, en ouvrant des mines. 

 

Il n'y a pas d'obligations de recyclage assez fortes

 

Justement, en même temps que votre rapport sur la filière du recyclage (1) vous dénoncez "un renouveau extractif en France". Quel est le lien ?

Il existe une forte demande de métaux, dont le secteur des équipements électriques et électroniques est fortement consommateur. En comparant les métaux présents dans un téléphone portable (or, étain, argent, antimoine, etc.) et les demandes de permis miniers sur le sol français répertoriées, nous voyons une forte corrélation entre les deux. Il n’y a pas actuellement dans la règlementation française d’incitations assez fortes pour recycler ce type de métaux. Les obligations de recyclage des DEEE sont faites en volume, or ces métaux ne comptent que pour une infime quantité de ces appareils. Il faudrait aller vers une obligation de recyclage pour une liste de métaux "critiques". Et réaliser plus de R&D dans le domaine du recyclage de certains métaux comme le lithium, très utilisé dans les batteries. 

 

Quelles sont donc vos recommandations pour améliorer le recyclage des DEEE ? 

Nous en avons quatre principales. Il faut d’abord allonger la durée de vie des produits. Ensuite, acter une politique nationale de recyclage et stopper le renouveau extractif. Et enfin lutter contre l’exportation illégale des déchets. 

 

(1) Le rapport des Amis de la Terre "Les dessous du recyclage : 10 ans de suivi de la filière des déchets électriques et électroniques en France" est disponible ici.

Propos recueillis par Béatrice Héraud
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