Haro sur la fraise andalouse. Le gouvernement espagnol et la région d’Andalousie viennent de signer un accord pour protéger le parc de Doñana, l’une des plus grandes zones humides d’Europe, où sont cultivées 30% des fraises exportées en Europe. Une enveloppe d’1,4 milliard d’euros va être débloquée pour mettre fin au pompage illégal qui sert à leur production et qui assèche le parc.

Alors que la ville de Barcelone, à sec, s’apprête à être ravitaillée en eau par bateau pour les fêtes de fin d’année, le parc national de Doñana en Andalousie, dans le sud de l’Espagne, asséché par l’agriculture intensive et le changement climatique, va enfin pouvoir respirer. Après des mois de crispations, le gouvernement espagnol et le président de la région sont finalement tombés sur un accord pour protéger l’une des plus grandes zones humides d’Europe, point de passage obligé de près de 6 millions d’oiseaux migrateurs entre l’Europe et l’Afrique.
Ce plan de sauvetage d’1,4 milliard d’euros vise avant tout à mettre fin à la prolifération des puits illégaux à ses abords qui servent à irriguer les cultures sous serre de fraises, de framboises et de myrtilles. La région andalouse de Huelva, où se situe le parc, est en effet le cœur névralgique de la fraise espagnole, cet “or rouge” qui inonde par milliers les supermarchés européens. C’est la première région exportatrice de fruits rouges en Europe. Environ 300 000 tonnes de fraises sont produites chaque année, soit 90% de la production espagnole et 30% de la production européenne.

La fin des “fraises de la sécheresse”

Or, cette culture est très gourmande en eau. C’est pour cette raison que certains agriculteurs ont réalisé des centaines de forages clandestins pour s’approvisionner directement dans la nappe phréatique. Selon Felipe Fuentelsaz, responsable du parc pour WWF, “actuellement 20% de la superficie autour de Doñana, c’est-à-dire 1 600 hectares, est arrosée de façon illégale”. Cela représente entre 500 et 1 000 puits illégaux. Cette situation ubuesque est dénoncée depuis des années. En juin 2021, la Cour de justice de l’Union européenne avait condamné l’Espagne pour ne pas avoir protégé le parc de ces extractions illégales.
Et la situation s’était une nouvelle fois envenimée le 12 avril 2023 avec un projet de loi porté par les conservateurs du Parti populaire, au pouvoir depuis 2019 en Andalousie, et soutenu par le parti d’extrême-droite Vox. Ce texte visait à régulariser ces centaines d’hectares de cultures clandestines et à leur accorder des droits d’irrigation. Et ce, au nom de l’emploi puisque la culture de la fraise emploie près de 80 000 personnes et représente 8% du PIB andalou. Il n’en fallait pas plus pour déclencher la colère des associations environnementales et pousser certaines d’entre elles à lancer un appel au boycott de ces “fraises de la sécheresse”.

Vers un modèle d’agriculture plus durable

Face au risque réputationnel, l’État espagnol et les autorités andalouses ont finalement décidé de “concilier la protection de Doñana avec le développement économique et le progrès social” de la région. Une aide, allant jusqu’à 100 000 euros par hectare, sera ainsi offerte aux exploitants qui prendront la décision d’abandonner leurs cultures pour des projets de reboisement ou de “renaturalisation des sols”. Des subventions, à hauteur de 2 500 euros par an et pendant 5 ans, seront aussi allouées à ceux qui se tourneront vers des modèles de cultures plus durables – notamment sans arrosage – ou biologiques.
Et tous les agriculteurs, même ceux dans l’illégalité, pourraient demander cette aide. Ce que déplorent plusieurs ONG. “Si tel est le cas, nous récompenserions financièrement les personnes qui ont enfreint la loi”, regrette Greenpeace dans son communiqué. D’ailleurs, l’association rappelle que Doñana n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan, puisque 44% des nappes souterraines du pays sont en très mauvais état et que l’agriculture et l’élevage intensifs sont responsables de plus de 80% de la consommation d’eau dans la péninsule. “Il n’y a pas d’amnistie pour l’irrigation illégale, il y a une amnistie pour Doñana”, a réaffirmé la ministre de la Transition écologique Teresa Ribera face à ces critiques. 
Blandine Garot

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