À partir du 1er janvier 2024, tous les Français auront la possibilité de trier leurs déchets verts et alimentaires. Du moins, sur le papier. Dans les faits, peu de collectivités seront prêtes à déployer cette nouvelle collecte à temps. Manque d’information, coût important, mesure non contraignante… Les acteurs de la filière pointent de multiples freins, tout en faisant face à l’enjeu majeur de la sensibilisation des usagers.
C’est un changement de taille dans nos poubelles. D’ici le 1er janvier 2024, les Français devront trier leurs biodéchets. Le but, valoriser les 5,5 millions de tonnes de déchets verts et alimentaires jetés chaque année dans l’Hexagone. Aujourd’hui enfouis ou incinérés, deux solutions énergivores et potentiellement polluantes, ils pourraient produire des fertilisants une fois compostés, ou du biogaz par le biais de la méthanisation. Or une grande majorité des collectivités qui ont bénéficié de plus de huit ans pour anticiper le déploiement de la mesure n’est toujours pas prête. 
"Sur le terrain, on s’aperçoit qu’une minorité de communes ont pris le défi au bon niveau. Beaucoup sont en retard, énormément ne seront pas au rendez-vous au 1er janvier 2024", regrette Sébastien Roussel, directeur Île-de-France de Moulinot, entreprise pionnière de la valorisation des biodéchets. Selon une étude de l’Agence de la transition écologique (Ademe) publiée en 2022, une centaine de collectivités offrent aujourd’hui à leurs usagers une collecte séparée des biodéchets, représentant 6,2% de la population du pays. Un chiffre très bas qui ne devrait pas exploser avec l’entrée en vigueur de la mesure. L’Ademe estime que seul un quart des Français auront la possibilité de trier ses déchets au 1er janvier 2024. 


"Organiser une service à partir de rien"


Alors, comment expliquer ce retard ? "Jusqu’à très récemment, il y avait un manque d’information des établissements publics intercommunaux sur cette obligation de tri", affirme Sébastien Roussel. "Or, ce n’est pas juste une autre collecte en plus", ajoute-t-il. "Il s’agit d’organiser un service à partir de rien", abonde Stéphane Duru, responsable du pôle déchets au sein de l’association Amorce, réseau d’accompagnement des collectivités. 


"Les besoins et les solutions ne seront pas les mêmes selon les villes, la densité et la typologie des populations", détaille-t-il. Pour répondre à l’obligation, plusieurs outils sont sur la table. Collecte en porte-à-porte, points d’apport volontaire, compostage partagé ou domestique, c’est la complémentarité des solutions qui permettra la bonne prise en charge du tri, appuient experts et associations. Mais pour cela, "il est nécessaire d’avoir une vraie stratégie sur ce que l’on veut faire sur le territoire et une vision intégrée de la filière", précise Sébastien Roussel. 


Autre frein pointé du doigt par tous les acteurs, le coût. "En ce moment les collectivités connaissent des difficultés financières", explique Stéphane Duru qui évoque la crise énergétique, l’inflation mais aussi les tensions d’approvisionnement sur les matières premières. Par ailleurs, si la mise en œuvre de la collecte des biodéchets coûterait entre 7 et 22 euros par Français et par an aux collectivités d’après une étude commandée par la Confédération des métiers de l’environnement, les mécanismes de soutien de l’État ne compenseraient que 2 euros par habitant, indique Stéphane Duru. 


Appel à un décret contraignant


Dernière raison invoquée, l’absence de contrôle et de sanction. L’association Zéro Waste, à l’origine d’un communiqué alertant sur la situation, appelle ainsi à la prise d’un décret d’application, définissant "des objectifs quantitatifs clairs de détournement des biodéchets de la poubelle d’ordures ménagères résiduelles" et comprenant "une obligation de moyens et de résultats." Contraignant, ce dernier pourrait s’accompagner de sanctions financières. Un mécanisme considéré comme "contre-productif" par Stéphane Duru. "Il existe déjà la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP)", rappelle-t-il. En hausse, cette contribution versée par les collectivités vise à favoriser la valorisation ou le recyclage des déchets en lieu et place de leur incinération ou enfouissement. 


En parallèle, et afin d’assurer l’efficacité du tri des biodéchets, Zéro Waste soutient l’accompagnement financier des collectivités, l’équipement des usagers, la mise en place d’une tarification incitative ou encore le déploiement de campagnes de communication à destination des citoyens. Un point sur lequel insistent les acteurs de la filière pour faire entrer ce nouveau geste dans les habitudes, convaincre de sa pertinence mais aussi sensibiliser sur la qualité du tri qui peut altérer le digestat. L’enjeu est donc majeur mais aussi complexe. "Ce n’est pas parce que vous avez une grande campagne lors du lancement, que la sensibilisation est acquise. C’est une communication sans fin, en particulier dans les grandes agglomérations où il y a un turn-over des populations", avance Stéphane Duru. "Le stade suivant, c’est la réglementation locale et la sanction."
Florine Morestin
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