Publié le 10 mai 2023

ENVIRONNEMENT

Le président de la COP28, Sultan Al Jaber, ne compte vraiment pas tourner la page des énergies fossiles

Le président de la COP28, Sultan Al Jaber, également PDG de la compagnie pétrolière émiratie, veut-il mettre fin aux énergies fossiles ? C'est ce qu'on pourrait croire de prime abord en écoutant son discours tenu en marge du Dialogue de Petersberg. Mais le diable se cache dans les détails, et Sultan Al Jaber ne compte pas sevrer le monde du pétrole de si tôt.

Sultan Al Jaber president COP28 EAU Dubai Masdar Corporate
Le président de la COP28, Sultan Al Jaber, appelle à éliminer "les émissions" liées aux énergies fossiles, suscitant une vague de critiques.
@Masdar Corporate

"Notre objectif devrait être axé sur l'élimination progressive des émissions de tous les secteurs, qu'il s'agisse du pétrole et du gaz ou des industries à fortes émissions" a déclaré début mai Sultan Al Jaber, le président de la COP28 sur le climat, qui se tiendra du 30 novembre au 12 décembre à Dubaï, aux Émirats arabes unis. En lisant rapidement, d'aucuns pourraient penser que Sultan Al Jaber voudrait tourner définitivement la page des énergies fossiles. Une orientation pour le moins surprenante pour le PDG de la compagnie pétrolière nationale Abu Dhabi National Oil Company (Adnoc). Mais le diable se cache dans les détails.

Sultan Al Jaber, également ministre de l'Industrie des Émirats Arabes Unis, vise la baisse des émissions et non pas des énergies fossiles, laissant ainsi la porte grande ouverte au développement des énergies fossiles. L'objectif selon lui est de "s'appuyer sur les technologies existantes, nouvelles et émergentes", dont la technologie de capture et de stockage de CO2, qui est encore immature et très coûteuse.

Après ces propos, les ONG n’ont pas tardé à monter au créneau. "Ce n'est pas ce que les communautés en première ligne du changement climatique ont besoin d'entendre. Nous avons besoin de vraies solutions climatiques, et non de technologies spéculatives pour faire face à la menace existentielle du changement climatique", a réagi Lavetanalagi Seru, coordinateur régional du Réseau action climat pour les îles du Pacifique. Il souligne par ailleurs que la région est frappée par les sécheresses, les cyclones et les inondations, "rappel quotidien du manque d'action climatique, d'ambition et de volonté politique".

Le monde doit être "réaliste"

La déclaration de Sultan Al Jaber s’est tenue en marge du Dialogue de Petersberg, qui a réuni les ministres d'une quarantaine de pays à Berlin les 2 et 3 mai derniers, pour lancer les négociations en amont de la COP28. Au cours des pourparlers, plusieurs pays ont quant à eux souligné la nécessité "d'éliminer progressivement les combustibles fossiles en tant que source majeure d'émissions", selon un résumé officiel, traçant une ligne de démarcation qui devra être tranchée lors du sommet de Dubaï. Mais pour le pays hôte, pas de doute, le monde doit être "réaliste". Les énergies fossiles "continueront de jouer un rôle pour répondre aux besoins" dans un avenir proche, a asséné l’émirati.

En parallèle, une proposition plus consensuelle, portée par l’Union européenne et les Émirats arabes unis, appelle à tripler d’ici 2030 la capacité mondiale de production d’énergies renouvelables et à un doublement à nouveau d’ici 2040, conformément aux objectifs fixés par l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Face à la résistance aux appels à une élimination progressive des combustibles fossiles qui s’est manifestée à Glasgow et à Charm el-Cheikh, lieux des deux dernières COP, il s’agit là de trouver un terrain d’entente sur la scène internationale. Mais si le développement des énergies renouvelables est effectivement clé, il est indispensable de sortir au plus vite des énergies fossiles, comme le martèlent l’AIE et le Giec, le groupe d'experts internationaux sur le climat, dans leurs rapports successifs.

"Une COP à haut risque et à haute récompense"

"En tant que gardiens du processus climatique de l'ONU, les Émirats arabes unis doivent être guidés par les dernières avancées scientifiques et déterminés à protéger les intérêts les plus vulnérables", soulignent dans une tribune Rachel Kyte, ancienne représentante spéciale du secrétaire général de l'ONU pour une énergie durable pour tous et Laurence Tubiana, à la tête de la Fondation européenne pour le climat et architecte de l'Accord de Paris de 2015. "C'est une COP à haut risque et à haute récompense. Les Émirats arabes unis ont l’occasion unique d'embarquer les compagnies pétrolières dans la transition énergétique (…) et de montrer à quoi pourrait ressembler un monde post-combustibles fossiles", soulignent-elles.

La désignation des Émirats arabes unis comme pays hôte de la COP28 et le choix de Sultan Al Jaber comme président ont suscité la polémique. Ce sommet constitue en outre une échéance particulièrement importante dans le processus climatique car il doit aboutir au premier bilan global des engagements mondiaux, conformément à ce qui est prévu dans l’Accord de Paris. Mais comme le souligne Kavita Jadhav, directrice de recherche au sein du cabinet Wood Mackenzie, "beaucoup de choses peuvent se produire lorsque vous êtes sous les projecteurs". 

Concepcion Alvarez


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