Publié le 13 février 2022

ENVIRONNEMENT

Pourquoi les circuits-courts décrochent après un boom pendant la pandémie

Les sondages, enquêtes, études se suivent et constatent toutes que les Français veulent manger local, de saison, en toute transparence et préserver les producteurs et la planète. Sur tous ces points, les circuits-courts devancent la filière longue. Ils ont d'ailleurs connu un boom au plus fort de la pandémie mais désormais les Français s’en détournent. Plusieurs facteurs expliquent ce désamour.

Legumes ok
Les circuits-courts retombent à un niveau plus bas que celui qui précédait la pandémie.
@CongerDesign sur Pixabay

Le grand soir des circuits-courts n’est pas advenu. Pourtant, au lendemain du premier confinement, tous les indicateurs plaidaient pour un changement de modèle. Les failles des filières longues sont apparues au grand jour entre une dépendance aux travailleurs saisonniers étrangers, les pénuries de produits tributaires d’un commerce international grippé, l’accumulation de biens impossibles à exporter ou la grande précarité des agriculteurs malades de ce système. Dans ce contexte, les citoyens se sont massivement tournés vers les circuits-courts. Mais cet engouement aura été de courte durée.

Les circuits-courts retombent à un niveau plus bas que celui qui précédait la pandémie. "La tendance semble à la baisse", constate Yuna Chiffoleau, directrice de recherche à l’Inrae (Institut national de la recherche agronomique). "Les marchés de plein vent pâtissent par exemple de la désaffection de retraités qui craignent les contaminations", précise la spécialiste des circuits-courts alimentaires. Les Paniers Marseillais confirment ce repli. L’acteur pionnier de vente de produits locaux et bio enregistre une baisse de 15% du nombre de paniers précommandés. "Nos abonnements sont sur 6 mois ou un an mais certains connaissent des situations si fragiles qu’ils préfèrent ne pas s’engager, d’autres ont déménagé", explique Eric Dehorter, porte-parole de l'association.

Les consommateurs sont "des menteurs de bonne foi"

Ce moindre intérêt est d’autant plus surprenant que les sondages et études se suivent et constatent toutes un enthousiasme grandissant des Français pour des systèmes de distribution plus justes et durables. Les consommateurs sont "des menteurs de bonne foi", explique Fanny Parise, anthropologue de la consommation. "Ils vont faire évoluer à la marge certaines habitudes tout en ayant l’impression d’avoir fait des efforts importants. Il y a donc un fossé entre ce qu’ils croient faire et ce qu’ils font réellement", explique l’auteur du livre à paraitre "Le Mythe de la consommation responsable" (Marie B.). Par ailleurs, "consommer responsable nécessite du temps pour apprendre à faire différemment. Or les individus n’aiment pas le changement et les routines sont encore plus rassurantes dans le contexte actuel anxiogène et très incertain", indique encore la spécialiste.

Par ailleurs, la grande distribution tente de répondre à cette attente des consommateurs. Les distributeurs proposent des "récits publicitaires et des histoires de marques qui vont amener les individus à penser que leur consommation est acceptable", souligne Fanny Parise. Ils redoublent aussi de campagnes de communication et de guerre fratricide pour apparaître comme les lieux où les prix sont les plus bas. Les Français se laissent convaincre. "Des supermarchés font des ponts d’or à des producteurs locaux pour les attirer mais l’on sait que cela ne va pas durer. Le modèle de la filière longue basée sur d’importants volumes et des centrales d’achat qui fonctionnent à flux tendus n’est pas compatible avec celui des producteurs", précise de son côté Yuna Chiffoleau.

Résistance des épiceries paysannes 

En outre, les propositions de livraison ultra rapides pour faciliter les achats compulsifs d’aliments livrés en dix minutes se multiplient. Ce modèle de "quick commerce" est non seulement incompatible avec celui des circuits-courts mais il leur est même préjudiciable dans la mesure où ils habituent les Français à cette facilité. "La logistique et notamment celle du dernier kilomètre est déjà un vrai défi pour les circuits de proximité", indique Amélie Gonçalves, ingénieure de recherche à l’Inrae. "En raison de la diversité des acteurs et des besoins des circuits de proximité, il n’y a pas de solution universelle pour optimiser les systèmes", ajoute encore la spécialiste qui accompagne l’émergence de nouvelles solutions dédiées.

Tous les réseaux de circuits-courts ne sont toutefois pas touchés de la même façon par le désamour des Français. "Les épiceries paysannes résistent mieux par exemple", indique Yuna Chiffoleau. Ainsi, le réseau "Bienvenue à la ferme" des chambres d’agriculture a récemment ouvert des magasins et compte "poursuivre les créations de boutiques paysannes avec l’objectif d’une vingtaine par an", indique Jean-Marie Lenfant, président délégué du réseau de 8 000 producteurs. "Nous vendons plus de produits fermiers mais il faut aller chercher les consommateurs, être présents là où ils se trouvent et développer tous les moyens actuels du commerce", ajoute l'agriculteur. 

Mathilde Golla @Mathgolla


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