Le discours de politique générale de Gabriel Attal n’aura pas réussi à répondre aux attentes des agriculteurs, alors que des annonces sont prévues en fin de semaine. En attendant, ce sont les industriels et distributeurs qui sont visés par les manifestants à coups de blocage et déversement de lisier. Lactalis, Leclerc et Savencia sont particulièrement ciblés, et ce n’est pas un hasard.

Les camemberts n’ont pas pu sortir. Le 24 janvier, à l’appel du principal syndicat agricole, la FNSEA, l’entrée de l’usine du géant laitier Lactalis de Domfront-en-Poiraie a été bloquée par les agriculteurs. Depuis, plusieurs autres sites de Lactalis ont été pris pour cible à l’instar de celui de Corcieux dans les Vosges ou d’Isigny-le-Buat dans la Manche où les agriculteurs ont organisé des barrages filtrants à proximité de l’usine bloquant tous les camions destinés à ravitailler Lactalis. Ce n’est pas un hasard si le géant mondial du lait est ciblé. 
Le 10 janvier, la Fédération nationale des producteurs de lait (FNLP) a publié un graphique montrant que Lactalis est l’industriel qui paye le moins cher le prix du lait entre 405 et 415 euros la tonne.


À titre de comparaison, C’est qui le patron ?! l’achetait, lui, 540 euros la tonne. Lactalis coiffe au poteau pour le titre du pire élève, Savencia, lui aussi la cible des agriculteurs. Plusieurs d’entre eux ont manifesté le 29 janvier devant le site Armor Protéines, filiale de l’industriel en Ille-et-Vilaine, réclamant la transparence sur leurs prix. “Nous voulons savoir comment le groupe Savencia a bâti ce qu’on appelle les CGV, les conditions Générales de Vente, qui fixent le prix d’achat aux éleveurs, car leur prix ne respecte pas la loi Egalim”, s’insurge Frédéric David, de la FDSEA d’Ille-et-Vilaine, repris sur France3.
Les lois Egalim, respectivement votées en 2018, 2021 et 2023 devaient permettre aux agriculteurs d’avoir un “revenu digne en répartissant mieux la valeur” mais elles sont pointées du doigt pour leur échec. “Plus de cinq ans après la promulgation de la première loi, les signaux envoyés à quelques jours de la fin des négociations commerciales, particulièrement en cette période d’inflation, sont néfastes sur la mise en œuvre d’Egalim. Il est urgent de faire appliquer la loi”, défend la FNSEA. Contacté par Novethic, Lactalis en médiation avec les producteurs de lait qui le fournissent (Unell) dit respecter Egalim : “L’enjeu aujourd’hui est de trouver un juste équilibre sur le prix du lait, pour continuer de valoriser le travail des producteurs, tout en proposant aux consommateurs des produits laitiers français à un prix accessible”. 

“Big is not beautiful”


La grande distribution est également visée, particulièrement les enseignes Leclerc. On comptabilise ainsi des dizaines d’actions contre le distributeur. “Big is not beautiful”, tacle l’expert de l’agroalimentaire Olivier Mevel. “Leclerc représente 25 % de parts de marché, il pèse lourd et en joue. Il ne conçoit pas de ne pas cogner. C’est la même chose pour Lactalis, premier groupe laitier mondial”, analyse le spécialiste. 
Si d’autres distributeurs ont été ciblés comme Lidl et ou System U, les cas de Leclerc et Lactalis sont pour lui emblématiques des dérives du système actuel. Les deux premiers ont en effet tenté d’être plus vertueux en mettant en place des contrats tripartites avec les agriculteurs permettant de leur donner de la visibilité. “On ne peut pas mettre toute la grande distribution dans le même panier”, nuance-t-il. “C’est dans l’intérêt de tous de créer les conditions d’une agriculture qui soit toujours capable de produire de la qualité et de la quantité dans 10 ans”, ajoute David Garbous président du collectif En Vérité et ancien directeur marketing de Fleury Michon. “Et pour ça il faut urgemment faire évoluer le modèle. Pas sûr que ce soit en vidant les rayons des hypers qu’on arrive à enclencher un mouvement à la bonne vitesse”, estime-t-il.

Industriels et distributeurs sanctionnés


Pour calmer la grogne, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a envoyé un message clair aux industriels et distributeurs. “Dès la semaine prochaine, j’enverrai à tous les industriels et à tous les distributeurs qui sont en infraction des injonctions de se conformer à la loi, a déclaré le ministre à l’issue du Comité de suivi des négociations commerciales. Tous les distributeurs et tous les industriels qui auront reçu une injonction auront quelques jours pour se conformer à la loi Egalim, faute de quoi ils seront sanctionnés à hauteur de 2% de leur chiffre d’affaires.”
Déjà la semaine dernière, Gabriel Attal avait annoncé que trois entreprises seraient sanctionnées, sans les nommer. Selon les informations de BFMTV il s’agirait de deux filiales du groupe Bigard et de la Laiterie de Saint-Malo. Lors de son discours de politique générale mardi 30 janvier, le Premier ministre a par ailleurs annoncé que le fruit de ces amendes serait reversé aux agriculteurs. Cela sera-t-il suffisant ? “Ce qu’il manque aujourd’hui, c’est une autorité de régulation des filières alimentaires”, plaide Olivier Mevel. Gabriel Attal a promis de nouvelles annonces dans la semaine alors que les différents syndicats agricoles ont appelé à poursuivre la mobilisation.

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