Publié le 24 février 2021

ENVIRONNEMENT

Flambée des matières premières agricoles : la crise qui monte dans l’ombre de la pandémie

Blé, soja, maïs, colza... les prix des matières premières agricoles ont flambé en 2020 et la hausse se poursuit cette année. Si l'appétit de la Chine, qui reconstitue ses stocks à prix fort, explique en partie cette envolée, la pandémie de Covid-19 déstabilise le système alimentaire mondial au détriment des pays dépendants des importations qui ne peuvent supporter cette hausse des prix. La question de la souveraineté alimentaire et celle de la crise de la faim reviennent plus que jamais sur le devant de la scène. 

Coronavirus crise alimentaire mondiale FAO FIDA PAM Michael Tewelde 01
La FAO alerte sur une "pandémie de la faim" liée aux conséquences du Covid-19.
FAO/FIDA/PAM/Michael Tewelde

C’est une véritable flambée. + 20 % pour le blé, 30 % pour le maïs, 50 % pour le soja… l’année 2020 a vu exploser le prix des matières premières agricoles. Les cours agricoles ont progressé de 14 à 19 % en 2020, calcule UBS dans une récente étude citée par l’AFP. "Il y a une vraie surchauffe", remarque Sebastien Abbs, directeur du Club Demeter et chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). Cette envolée est multifactorielle mais pour bien comprendre, il faut se tourner vers la Chine. 

Le pays est en train de constituer d’énormes stocks de matières premières agricoles après de mauvaises récoltes. Le but est de reconstituer ses cheptels, notamment de porc, qui ont été décimés par la peste porcine. La Chine a ainsi importé plus de 100 millions de tonnes de soja et 11,3 millions de tonnes de maïs, soit une explosion de 57 % en un an seulement. Elle cherche à sécuriser son alimentation en cas de résurgences épidémiques, et pour cela, elle achète au prix fort. "Il y a un effet d’emballement. Certains pays importateurs craignent l’enlisement de la pandémie ou le protectionnisme des pays exportateurs. Ils anticipent en surstockant, comme les consommateurs ont suracheté pendant le premier confinement", explique Sébastien Abis. 

Les pays dépendants en première ligne

Pour les pays déjà en difficulté avec la crise économique, la flambée des prix n’est pas supportable. Les spécialistes notent une baisse des achats de l’Algérie et du Maroc, pourtant très dépendants. "L’Égypte, premier importateur de blé tendre dans le monde est également touché", remarque Quentin Mathieu économiste aux Chambres d’agriculture. Le Liban, l’Irak, le Yémen… ces pays où l’insécurité alimentaire est importante ne peuvent suivre le rythme. En Syrie, le Programme alimentaire mondial (PAM) tire la sonnette d’alarme. 60 % de la population, soit 12,4 millions de personnes ne mangent pas à leur faim. L’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) affirme que 45 pays ont désormais besoin d’une aide alimentaire extérieure. 

Du côté de la France et de l’Europe, l’impact est moins visible. "La zone a développé des politiques agricoles pour atténuer la dépendance", explique Sébastien Abis. "En France on produit beaucoup et de manière très diversifiée", ajoute-t-il. Reste que l'Hexagone importe de plus en plus. Au total, selon Quentin Mathieu, la part des importations en valeur, en France, est de 15 % pour le secteur agricole et de 20 % pour les industries alimentaires. "Ces taux étaient respectivement de 10 % et 13 % au début des années 2000", compare-t-il. 

Sans surprise, la hausse des prix se ressent dans les box des négociations commerciales entre distributeurs, industriels et agriculteurs. "La flambée des prix ajoute des tensions", explique-t-il. Les producteurs demandent en effet de faire répercuter la hausse des tarifs des matières premières sur les prix de vente.

L'impact du changement climatique à long terme

À long terme, les tensions pourraient être encore plus vives. En cause : le réchauffement climatique. Ce dernier rend les phénomènes météorologiques extrêmes comme les sécheresses, les canicules, ou les pluies, plus intenses et fréquents. Or ces évènements ont un impact sur les récoltes. "On peut s’attendre à un emballement des prix, une volatilité, plus intense", note le chercheur associé à l’IRIS, Sébastien Abis. On voit par exemple que le prix du blé à Chicago est reparti à la hausse à cause du froid polaire aux États-Unis qui pourrait conduire à des gels mortels sur les plants. 

En 2017, une étude publiée dans les comptes rendus de l’Académie américaine des sciences (PNAS) évaluait qu’avec une augmentation d’un degré Celsius de la température moyenne mondiale, les rendements de maïs pouvaient baisser de 7,4 %, ceux du blé de 6 % et ceux du riz de 3,2 %. En  janvier, le Forum économique mondial, a d’ailleurs appelé à transformer nos systèmes alimentaires aujourd'hui défaillants pour parvenir à nourrir 10 milliards d’humains. 

Marina Fabre, @fabre_marina


© 2022 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

ENVIRONNEMENT

Agriculture

Avec ou sans pesticides, bio ou OGM, les modes de production agricole jouent un rôle déterminant sur la biodiversité et la pollution. Le développement massif de monocultures comme celle de l’huile de palme dans certaines régions entraine des problèmes variés dont la déforestation.

Sri lanka palais assiege AFP

Le Sri Lanka est-il en faillite à cause de son passage à une agriculture 100 % bio ?

Le Sri Lanka est plongé dans une crise économique et politique sans précédent. Faute de devises, l'île ne peut plus importer de produits de première nécessité, intensifiant le risque de famine. Si la décision brutale du Président d'interdire, du jour au lendemain, l'importation d'engrais et produits...

Documentaire ARTE insecticide

Sur Arte, un documentaire choc : "Insecticide, comment l’agrochimie a tué les insectes"

Le silence. Ce sont tous ces bourdonnements que l’on n’entend plus, alors que 75 % des insectes ont disparu en Europe depuis 30 ans en raison de l’utilisation massive d’insecticides. Basé sur une enquête du journaliste du Monde Stéphane Foucart, un nouveau documentaire décrypte les méthodes des...

Pleniere de cloture cop15 desertification IISDENB Kiara Worth

Ce qu’il faut retenir de la COP15 Désertification

La COP15 Désertification qui s’est tenue pendant deux semaines en Côte d’Ivoire s’est achevée vendredi 20 mai, avec parmi les points saillants, la restauration d’un milliard d’hectares de terres dégradées d’ici à 2030. Mais sur la sécheresse, qui affecte de façon très sévère la Corne de l’Afrique,...

Marc fesneau ministere de l agriculture BERTRAND GUAY AFP

Marc Fesneau, un chasseur ministre de l’Agriculture

C’est un profil qui rassure les agriculteurs et affole les écologistes. Marc Fesneau, l’un des bras droits de François Bayrou, vient d’être nommé ministre de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire. En pleine guerre en Ukraine, l’enjeu est de taille mais les positions pro-chasse et anti...