Publié le 06 janvier 2014

ENVIRONNEMENT

En Italie, les terres fertiles souillées par la Mafia

Dioxine dans la mozzarella, choux-fleurs fluos et cancers en augmentation. En Campanie, depuis les années 1990, la mafia a traité les déchets par le feu et la population en paie aujourd'hui le prix. Reportage.

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inspection
© Corpo forestale dello Stato

Au pied de « l'Asse mediano » - axe routier Naples/Caserte dont le ciment et l'asphalte regorgeraient, selon l'association écologiste Legambiente, de déchets toxiques enfouis au moment de sa construction - la « Guardia Forestale » effectue ne inspection. « Simple contrôle de routine », assure l'un des agents, tentant de chasser les curieux. Des douilles de cartouches de carabine recouvrent le sol. Deux ouvriers d'origine étrangère poursuivent impassiblement leur tâche, élaguant patiemment des plants de fraisiers.

A moins de 100 mètres de là, un monticule recouvert de végétation barre l'horizon. « Voilà l'une des décharges où les ordures ménagères de Naples ont été entassées, au plus fort de la crise en 2008 », explique Vincenzo Tosti, médiateur social à la retraite qui dénonce énergiquement les déversements clandestins de déchets sur les parcelles agricoles de l'arrière-pays napolitain. « Regardez, là ça s'est effondré, on voit bien les sacs plastiques, les boîtes, les emballages. C'est dégoûtant. » Sur le flanc de cette colline artificielle, il montre du doigt des monticules d'amiante, des tas de bidons de produits chimiques et des chutes de cuir et tissus synthétiques à moitié carbonisés. « Ils viennent déverser ces déchets ici, ensuite ils incendient un pneu pour faire tout disparaître et il se dégage une épaisse fumée noire. »

La terre fertile souillée

Entre janvier 2012 et août 2013, les pompiers de la région ont recensé 6 034 incendies clandestins dans 49 communes alentour. « Les incendies sont en général déclenchés le soir, entre 18h et minuit », indique un rapport de Legambiente. Une pratique désormais reconnue comme criminelle, qui a donné son nom à la région : « Terra dei Fuochi », Terre des Feux.

L'arrière-pays de Naples était depuis l'époque romaine appelé « Campania Felix », allusion à la fertilité des terres d'origine volcanique. Pendant des centaines d'années, les paysans y ont fait fortune grâce à la culture des tomates, brocolis, courgettes, chicorées, choux-fleurs, des fèves et des poivrons, oranges, mandarines, pommes et poires exportés dans toute l'Europe, voire dans le monde entier, souvent sur les tables des plus grands. Jusqu'aux années 1990, les bufflonnes aux imposantes cornes pouvaient pâturer paisiblement dans des prairies luxuriantes et produire un lait de qualité conférant ce goût unique aux mozzarellas, très prisées par la France qui en importe des milliers de tonnes chaque année.

La mozzarella à la dioxine

C'était jusqu'au jour où la mafia a mis la main sur le business des déchets. Les hommes des clans sanguinaires de la mafia napolitaine ont empoché des centaines de millions d'euros pour enfouir des millions de tonnes d'ordures de toutes sortes dans les puits, les grottes, les gouffres, sur les terrains en jachère et dans les carrières désaffectées, contaminant irrémédiablement la terre et les nappes phréatiques.

En 2008, le scandale de la dioxine dans les mozzarellas di bufala (de bufflonne), déjà lié aux déversements sauvages de déchets toxiques par la mafia, avait ébranlé toute l'Europe. Suite à la promesse du ministère italien de la Santé de redoubler les contrôles sur les produits, la Commission européenne avait aidé à calmer le vent de panique qui avait balayé les marchés.

Aujourd'hui, si elle n'a pas encore dépassé les frontières italiennes, la psychose guette de nouveau. Alertée par les mises sous séquestre récentes et répétées de centaines d'hectares d'exploitation agricole - dont un champ à Caivano où poussaient des choux-fleurs jaunes fluos -, la population locale a cessé d'acheter fruits et légumes sur les marchés. Elle se montre également effrayée par l'augmentation du taux de mortalité par cancer en Campanie de 40% chez les femmes et de 47% chez les hommes au cours des vingt dernières années. « Je préfère aller au supermarché. Même si les produits sont importés, au moins je suis sûr qu'ils ont été contrôlés », explique Mario, un père de famille napolitain.

Les agriculteurs craignent le pire. Par mesure de précaution, ils se voient interdire d'utiliser l'eau de certains puits pour l'irrigation de leurs champs et doivent les abandonner à la jachère. « Les fruits et légumes cultivés ici sont exportés dans toute l'Europe. S'ils étaient contaminés, on constaterait une augmentation des maladies ailleurs, pas ici », insiste l'agronome Crispino Pasquale. « Nous ne sommes pas des criminels, si les analyses prouvent que nos produits sont contaminés, nous sommes prêts à tout détruire devant les caméras. »

Manifestation géante contre l'écocide

« Cette situation fait soudainement la une des journaux parce que les citoyens se sont réveillés, avant ils ne savaient rien. C'était les institutions qui savaient, les premières enquêtes remontent au début des années 1990. La population s'est réveillée quand elle a commencé à mourir ! », raconte de son côté Vincenzo Tosti. Le 16 novembre, entre 60 000 et 100 000 personnes ont défilé dans les rues de Naples pour protester contre « l'écocide » en Campanie et pour demander des réponses au gouvernement. La mobilisation, d'une ampleur inédite, a été reléguée à la fin des journaux télévisés et les responsables politiques se sont bien gardés de la commenter sur le moment. Mais trois semaines plus tard, le gouvernement d'Enrico Letta adoptait un décret-loi introduisant un délit d'incendie de déchets passible de peines de prison, prévoyant dans les 150 jours un recensement des terres aptes à la culture de fruits et légumes et donnant un coup d'accélérateur aux opérations de décontamination des zones polluées, grâce à un nouveau budget de 600 millions d'euros. Le décret prévoit aussi la possibilité d'envoyer l'armée dans les champs, là où cela sera jugé nécessaire par le préfet.

Après vingt ans d'omerta d'immobilisme coupable, quelque chose commence à bouger. Grâce à un premier travail de surveillance et de cartographie des parcelles concernées par la pollution effectuée par une cellule spéciale mise en place par les préfectures locales, l'organisation écologiste Legambiente remarque une diminution de la fréquence des incendies criminels ces derniers mois. Sur place, la réponse du gouvernement national est accueillie avec soulagement mais non sans prudence. Les habitants restent très perplexes quant aux fonds débloqués pour la décontamination. « Ceux qui ont pollué et gagné des millions pour enfouir des déchets vont tout d'un coup retourner leur veste et se présenter pour tout nettoyer », prévient Vincenzo Tosti « Il faut être très attentifs. Et nous serons très attentifs ! »

Mathilde Auvillain, pour Terra Eco
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