Publié le 23 janvier 2018

ÉNERGIE

La hausse des cours du pétrole, un coup de massue dans la lutte contre la production fossile

En touchant un point haut à 70 dollars, le pétrole marque une inexorable remontée de ses cours. Un effet de l’action de l’Opep et de quelques pays alignés qui ont décidé, en 2016, de respecter des quotas de production. Mais avec des prix plus élevés, des productions, aujourd’hui légèrement endormies car moins rentables, vont se réveiller… peut-être même très brutalement.

En 2018, la demande de pétrole mondiale va flirter avec 100 millions de barils par jour.
Patrick Moore

Fin janvier, le cours du baril de pétrole a touché un point haut avec un passage symbolique au-dessus de 70 dollars. Une première depuis 2014, date à laquelle les cours se sont effondrés mettant nombre de grands pétroliers dans le rouge et les forçant à revoir leurs investissementsà la baisse.

Cette remontée des cours est le fait de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et, en particulier, de son membre le plus puissant, l’Arabie Saoudite. En 2016, pour endiguer la chute du cours du brut, le cartel et quelques pays dont la Russie ont décidé de diminuer leur production pour résorber les surplus de production, notamment liés au pétrole non conventionnel américain.

À l’occasion d’un nouveau sommet de l’Opep ce 21 janvier 2018, le Cartel assure qu’il faut continuer à soutenir le prix de l’or noir. "Nous ne devons pas limiter nos efforts (à des quotas de production) en 2018. Nous devons parler d'un cadre pour notre coopération à plus long terme", a plaidé le ministre saoudien de l'Énergie Khaled al-Faleh. Ce dernier met en avant le succès des quotas puisque dès 2018, selon  l’Agence Internationale de l’énergie (AIE), nous devrions assister à un rééquilibrage entre l’offre et la demande.

Les États-Unis devant l’Arabie saoudite

Le prix du baril devrait donc remonter rapidement. L’une des conséquences est que les productions de pétrole les plus complexes techniquement et donc les plus chers, qui étaient sorti du viseur des grands pétroliers avec un baril entre 30 ou 50 dollars, redeviennent des cibles : sables bitumineux, pétrole de schiste, Arctique.

Même si l’Opep respecte ses quotas de production, des pays non alignés vont voir leur production bondir. C’est le cas en particulier des États-Unis. Selon le dernier rapport de l’AIE du 19 janvier, le pays pourrait atteindre une production de plus 10 millions de barils par jour dès cette année. Ce serait la plus importante production depuis 50 ans et l’Oncle Sam passerait ainsi devant Ryad qui produit 9,95 millions de barils par jour.

La raison est l’hyper-efficacité de l’industrie pétrolière américaine. En 2014, le point mort des productions de pétrole de schiste (celle où les producteurs ne perdent ni ne gagnent de dollars) était à 80 dollars. Lorsque les cours se sont effondrés, les producteurs ont abandonné certains champs mais ont aussi optimisé leur process jusqu’à abaisser leur point mort à 40, voire 30 dollars. Avec un baril aujourd’hui à 70 dollars, une nouvelle ruée vers l’or est à supposer, prédisent les observateurs.

La position de la Russie, premier producteur de la planète avec 11,2 millions de barils, va aussi être clé. En 2016, Moscou s’est aligné avec l’Opep pour établir des quotas. Le prolongement de ces derniers, comme voulu par l’Arabie Saoudite, ne semble pas être du goût du Kremlin. Si le ministre russe de l'Énergie Alexandre Novak assure que le pays respectera ses engagements jusqu’à fin 2018, rien n’est sûr pour la suite.

Des investissements à la hausse

Dans une interview à l’agence de presse russe RIA Novosti en marge de la réunion de l’Opep, il précise : "L'année écoulée a montré que l'expérience était réussie (mais, pour l'après 2018, il faudra voir) si c'est nécessaire (de continuer)". Vaguit Alekperov, président du pétrolier russe Lukoil, juge quant à lui que si le baril reste durablement au-dessus de 70 dollars, la Russie devra sortir de cet accord. Comprendre : elle devra ouvrir en grand les vannes du pétrole.

Enfin, on voit aussi les grands pétroliers se mettre en mouvement et anticiper une reprise. Le géant Total vient ainsi de débourser 1,95 milliard de dollars pour acquérir des parts dans l’offshore ultra-profond au Brésil. Shell vient d’annoncer son premier grand projet en mer du Nord depuis six ans, estimé selon des analystes à 2,5 milliards de dollars. BP vient de signer des contrats avec l’Irak pour doubler la production du pays, ExxonMobil lance une exploration en eaux très profondes (plus de 1500 mètres) au Ghana…

Selon l’AIE, la demande pétrole va croître de 1,3 million de barils par jour en 2018 pour atteindre 99,1 millions de barils par jour. Pourtant, fin 2017, des annonces ont été faites contre l'investissement dans le pétrole. Lors du One Planet Summit à Paris, la Banque Mondiale a annoncé qu’elle ne financerait plus de projets pétroliers à partir de 2019. La Banque de Norvège a aussi demandé au fonds souverain norvégien, bâti sur les hydrocarbures, de sortir du pétrole. Pas sûr que ces signaux soit encore assez forts pour laisser le pétrole dans les sous-sols qui l’ont vu naître… malgré l’imminence du danger du changement climatique

Ludovic Dupin @LudovicDupin


© 2019 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Pour aller plus loin

La Banque mondiale stoppe le financement de la production de gaz et de pétrole

[Mis à jour à 18:55 le 12 décembre] A l’occasion du One Planet Summit, la Banque mondiale a annoncé une série de mesures pour accompagner la lutte contre le changement climatique. La plus emblématique est celle de l’arrêt du financement de la production de gaz et de pétrole.

Loi Hydrocarbures : en France, on n'a plus de pétrole… et c’est une bonne idée

Le Parlement a définitivement adopté mardi, par un ultime vote à main levée de l'Assemblée nationale, le projet de loi sur la fin de la recherche et l'exploitation des hydrocarbures en France d'ici 2040.

Pétrole de l'Arctique : les ONG perdent un procès emblématique contre la Norvège

La justice norvégienne a débouté jeudi Greenpeace et deux autres ONG opposées à l'attribution par la Norvège de licences pétrolières dans l'Arctique, une affaire emblématique montrant que la lutte contre le réchauffement se joue de plus en plus dans les prétoires.

[Décryptage] Les risques financiers qui pèsent sur le pétrole et le gaz s’étendent aux indices boursiers

Le gouvernement norvégien va devoir décider s’il exclut de son fonds souverain l’investissement dans les grandes compagnies pétrolières. Cela suppose aussi de modifier les indices boursiers qui lui serve à mesurer sa performance financière. Un signal adressé au monde de la finance qui...

ÉNERGIE

Energies fossiles

L’extraction des énergies fossiles se fait à un coût environnemental de plus en plus élevé. Si leur épuisement est encore lointain, les modèles économiques qui ont fait la fortune des grandes compagnies pétrolières sont aujourd’hui bousculés.

Baisse historique du charbon dans la production électrique mondiale en 2019

C'est un premier signal positif de la mutation qu'est entrée d'opérer le secteur énergétique vers un monde bas-carbone. Le charbon est en passe de connaître un recul historique dans la production électrique mondiale en 2019, selon les premières estimations de Carbon Brief. L'Union européenne, les...

Centrale charbon chine Kleineolive

À la veille de la COP25, la Chine pointée du doigt pour son addiction au charbon

Après la sortie officielle des Etats-Unis de l'Accord de Paris, c'est un bien mauvais signal envoyé à la communauté internationale à quelques jours de la COP25. Dans un nouveau rapport du Global Energy Monitor, la Chine est de nouveau pointée du doigt pour sa production électrique au charbon. Après...

Export : la France officialise la fin des aides au charbon, mais préserve le pétrole et le gaz

Dans le projet de loi de Finances 2020, voté par les députés en première lecture mardi 15 novembre, le charbon est désormais officiellement exclu des garanties à l'export, à quelques exceptions près. Il est rejoint par les hydrocarbures non conventionnels et le torchage de routine, qui sont...

Divest invest go fossil free 350 org fossil free

[Génération climat] Les jeunes mettent les énergies fossiles au ban et ça marche !

Ce qui a démarré par la révolte d’une poignée d’étudiants américains est devenu en quelques années un mouvement international baptisé "Go Fossil Free" (Sortir des énergies fossiles). Aujourd’hui, il se targue de réunir plus de 1 100 institutions, pesant 11 500 milliards de dollars, et 58 000...