Publié le 24 août 2015

ÉNERGIE

Kashagan ou le prix exorbitant des mirages pétroliers

Le prix du baril fait souvent la Une des journaux. C’est beaucoup plus rarement le cas des coûts exorbitants générés par l’exploitation des gisements pétroliers, toujours plus difficiles à atteindre. Celui de Kashagan, situé dans la mer Caspienne, est emblématique des mirages de l’or noir. Découvert en 2000, il n’est toujours pas en exploitation, alors que quatre multinationales pétrolières y ont investi... plus de 50 milliards de dollars. Retour sur un naufrage.

Une des îles artificielles du complexe pétrolier de Kashagan, au Kazakhstan.
ENI

Dans l’histoire du pétrole, Kashagan est une légende qui cumule tous les excès. L’exploitation de ce gisement, situé dans la mer Caspienne au large du Kazakhstan, pourrait in fine être l’une des grandes débâcles d’exploitation de ces ressources pétrolières, souvent promises sans qu’on les associe au prix payé pour les obtenir.

 

Le chantier et ses obstacles

 

Pour exploiter le gisement de Kashagan, il a fallu construire, à 75 km des côtes où est installée l’usine de traitement, cinq îles artificielles destinées à installer les hommes et le matériel de forage nécessaires. Elles ont dû être déplacées en 2005 pour éviter au personnel d’être exposé à des émanations de gaz, ce qui a causé les premiers retards.

Mais la plus grande difficulté rencontrée par le consortium d’exploitation North Caspian Sea Production Sharing Agreement (NCSPSA) est l’acheminement du pétrole de Kashagan vers la terre ferme. En septembre 2013, au moment où la production devait enfin décoller et permettre d'extraire 370 000 barils quotidiens, des fuites de gaz ont été détectées, en lien avec des fissures dans les canalisations.

Le pétrole contient en effet du gaz très soufré ; cela explique vraisemblablement ces difficultés, qui continuent à paralyser l’exploitation du pétrole de la mer Caspienne. Selon Total, elle devrait reprendre début 2016 et tourner à plein régime en 2017.

 

Les chiffres   

 

Pour Total, qui possède un peu plus de 16 % du consortium d’exploitation à parts égales avec ENI, Shell et Exxon, Kashagan est "l’un des projets les plus complexes jamais menés par l'industrie pétrolière. Son développement en conditions extrêmes a nécessité le déploiement de moyens hors norme, et la mise en œuvre de solutions innovantes à grande échelle".

La major française n’en précise pas le montant. Or, si le coût d’exploitation de ce chantier dantesque était estimé à 10 milliards de dollars en 2005, ce sont déjà 40 milliards qui ont été engloutis dix ans plus tard. On estime que Kashagan coûtera vraisemblablement plus de 100 milliards, pour aller chercher 13 milliards de barils à 5000 mètres de profondeur, dans une mer gelée en hiver, et située dans une zone où les températures varient dans l’année entre - 10° et 44° degrés Celcius.

 

Les risques environnementaux

 

Dès 2007, les ONG se sont rendues sur place et ont dénoncé les risques de multiples natures posés par le chantier de Kashagan.

Elles évoquent notamment les pollutions marines et terrestres liées aux conditions d’exploitation, mais aussi les dangers spécifiques de l’acide sulfurique, très présent dans ce gisement.

Kashagan a d'ailleurs valu le Prix Pinocchio 2009 à Total pour ce projet "fossile donc nuisible au climat, archaïque et polluant" selon les Amis de la Terre et les internautes qui attribuent le prix.

Les ONG soulignent également que ce projet pourrait faire du Kazakhstan l’un des premiers producteurs mondiaux de pétrole, alors que le pays est dirigé d’une main de fer par Noursoultan Nazarbaïev, au pouvoir depuis 1990 et réélu avec 97 % de voix en avril 2015.

 

Un contentieux non réglé

 

Depuis 20 ans, le géologue qui est à l’origine de la découverte du gisement de Kashagan poursuit les compagnies pétrolières qui l’exploitent, parce qu’elles ont manqué à leur engagement envers lui.

Jack Grynberg avait identifié les principaux gisements kazakhs grâce à un accès privilégié aux archives cartographiques de l’Union soviétique. Il avait passé un contrat avec les grandes compagnies pétrolières appelées pour les exploiter, qui prévoyait de lui verser 20 % des profits.

Lésé, il les a poursuivies devant divers tribunaux américains, qui lui ont déjà accordé 800 millions de dollars de compensation. Il a fait de même en Suisse, où transite le pétrole kazakh via les filiales financières des grandes compagnies ou leurs holdings.

Jack Grynberg, âgé de 85 ans, accuse aussi ces entreprises de malversations criminelles dans les deux pays à propos de pots de vin (estimés à 175 millions de dollars), qui auraient été versés aux officiels kazakhs. La plainte, en cours d’instruction en Suisse, compte 90 pages ainsi que 3 500 pages d’annexe, et pourrait mettre beaucoup de temps à aboutir.

Anne-Catherine Husson-Traore
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