Publié le 21 septembre 2018

ÉNERGIE

[Reportage] Déchets radioactifs : le projet Cigéo à Bure nous montre ce qu’il a dans le ventre

Le gouvernement annonce le lancement d'un nouveau débat public sur la gestion de l’ensemble des déchets radioactifs du pays, entre décembre et mars prochains. Parmi les dossiers brûlants, il y a le projet Cigéo à Bure aux confins de la Meuse et la Moselle. Le site teste depuis le début des années 2000 l’enfouissement de déchets nucléaires de haute activité et à vie longue, dits "ultimes". Plongée à 500 mètres sous Terre...

À Bure, près de deux kilomètres de galeries ont déjà été forées dans la couche d’argile datant du Jurassique, vieille de 160 millions d’années.
@CA

Sept minutes c’est le temps qu’il faut pour descendre à 500 mètres sous Terre. Un peu à l’étroit dans l’ascenseur, nous quittons la surface, casque de sécurité sur la tête, harnais sur le dos, masque respiratoire et balise GPS accrochés à la ceinture – au cas où nous dit-on.

Direction le laboratoire Cigéo, dans la commune de Bure, à la frontière entre la Meuse et la Haute-Marne, dans l’est de la France. Il teste depuis le début des années 2000 l’enfouissement de déchets nucléaires de haute activité et à vie longue, dits "ultimes". Au fond, près de deux kilomètres de galeries ont déjà été forées dans la couche d’argile datant du Jurassique, vieille de 160 millions d’années.

85 000 m3 de déchets radioactifs

Des engins, descendus en milliers de pièces détachés, continuent de creuser de nouveaux tunnels d’un diamètre de 10 mètres environ. Dans les murs, une vingtaine d’alvéoles de différentes tailles ont également été percées. C’est là que seront stockés les colis radioactifs. Au total, le site compte près de 1 000 forages et 18 000 points de mesure. Le but de cette expérimentation : prouver que le futur centre de stockage profond ne présentera aucun risque pour l’Homme et l’environnement.

Alveole bure cigeo CA

Les "colis" contenant les déchets radioactifs seront introduits dans des alvéoles de ce type grâce à un robot pousseur. (CA)

Car à terme, le projet Cigéo devra accueillir les déchets nucléaires les plus radioactifs produits en France, soit 85 000 m3 sous forme de 240 000 colis d’ici 2100. Ils transiteront par voie ferrée jusqu’à Bure et seront descendus sous Terre via un funiculaire de cinq kilomètres de long à la vitesse d’un homme à pied. Puis ils seront introduits dans les alvéoles grâce à un robot pousseur afin de limiter au maximum le contact humain avec ces déchets. Les premiers colis radioactifs devraient être acheminés entre 2030 et 2035.

30 % des déchets destinés à Bure attendent à La Hague

La France compte aujourd’hui 1 200 producteurs de déchets radioactifs, dont les deux tiers sont imputables aux centrales nucléaires. 1,5 million de m3 de déchets radioactifs ont déjà été produits. 90 % d’entre eux, les moins radioactifs, sont entreposés en surface dans des centres de stockage, dans la Manche et dans l’Aube. Les autres, et notamment les déchets les plus radioactifs (4%), subissent pour l’instant le même sort. Ainsi 30 % des colis destinés à Bure sont en ce moment en attente à La Hague.

Engin cigeo bure CA

Le projet Cigéo doit accueillir 85 000 m3 de déchets nucléaires hautement radioactifs d’ici 2100. (CA)

Dans les années 90, le gouvernement avait opté pour l’enfouissement profond, et après avoir étudié quatre sites potentiels, avait donné le feu vert au projet Cigéo. Depuis, deux nouvelles lois et deux débats publics ont confirmé la décision de l’exécutif. Et Cigéo s’apprête à déposer en 2019 sa demande d’autorisation de création. Mais sur le terrain, la situation est de plus en plus tendue depuis l’arrivée en 2015 d’une nouvelle génération de militants anti-nucléaires.

Les autorités, craignant l’installation sur place d’une nouvelle Zad, après le démantèlement de celle de Notre-Dame-des-Landes, ont donc annoncé un troisième débat public – national cette fois – sur la gestion des déchets nucléaires. Il débutera en décembre prochain pour une période de quatre mois. Un site d'information est également lancé.

"Petite cicatrice dans la Terre"

Les opposants plaident pour un stockage à faible profondeur afin de pouvoir récupérer les containers si des progrès techniques permettaient de les recycler. Ils dénoncent également le coût de Cigéo, estimé par l’État à 25 milliards d’euros, mais largement sous-évalué selon eux. "Plutôt que de protéger les intérêts à court terme de l’industrie nucléaire, le gouvernement doit cesser de mentir sur le coût de Cigéo, mettre fin à ce projet dangereux et tarir la production de ces déchets ingérables !", réagit le Réseau Sortir du Nucléaire.

"Notre mission est d’épurer le passif nucléaire français et géré l’héritage d’une industrie à travers une petite cicatrice dans la Terre qui aura des impacts limités sur les populations locales en termes de radioactivité, de l’ordre de 0,1 millisievert, soit moins qu’un Paris-New-York", argumente pour sa part un porte-parole de Cigéo.

Concepcion Alvarez, @conce1


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