Publié le 17 novembre 2015

L'APRES PETROLE

Matthieu Auzanneau : "Daech tire de 1,5 à 3 millions de dollars quotidiens de l’exploitation pétrolière"

Pour Matthieu Auzanneau, du Shift Project, Daech tire une partie essentielle de sa puissance militaire du pétrole. Pour l’auteur du livre "Or noir, la grande histoire du pétrole" paru aux éditions de La découverte, l’étiolement de la manne pétrolière syrienne a également joué un rôle majeur dans l’effondrement de la société syrienne. Décryptage.

Puits de pétrole sous controle kurde dans le nord-est de la Syrie. Un puits dont Daech a tenté de s'emparer militairement.
Adem Demir / Anadolun Agency

Novethic. Le problème posé aujourd’hui par les terroristes de Daech est-il dissociable de la question du pétrole ?  

Matthieu Auzanneau. L’exercice de leur puissance militaire est tributaire de leurs revenus. Et l’essentiel de ces revenus sont tirés de la contrebande du pétrole des puits syriens dont ils ont pris le contrôle. Ces deux questions sont indissociables. C’est l’or noir qui permet à Daech de financer ses opérations.  

 

Novethic. Connait-on aujourd’hui la part du pétrole irakien et syrien contrôlée par cette organisation criminelle ?   

Matthieu Auzanneau. Selon les informations dont je dispose, ils ne contrôlent aucun puits irakien. Depuis la prise de Mossoul, les kurdes défendent très âprement les réserves pétrolières de Kirkouk. Les puits contrôlés par Daech sont syriens. Ils se situent dans une région très proche de la frontière irakienne, la province de Deir ez-Zor. Ils en tirent une production de 40 000 barils par jour selon de récentes estimations. Ces barils sont vendus entre 25 et 40 dollars selon la qualité du pétrole. Cela représente environ 1,5 million à 3 millions de dollars par jour, même si ce chiffre fluctue en fonction de la qualité du pétrole. De nombreuses raffineries mobiles – il s’agit de sortes d’alambics géants permettant de séparer le fioul pour le chauffage de diesels plus légers, une technique rudimentaire - ont été détruites par la coalition.  

 

"En 2008, la Syrie a cessé, du jour au lendemain, de subventionner l’essence"  

 

Novethic. Quelle est la nature du pétrole se trouvant aujourd’hui sous le contrôle de Daech ?  

Matthieu Auzanneau. Il s’agit de puits anciens et en déclin. La Syrie a franchi son pic pétrolier à la fin des années 1990. Le tarissement de cette manne pétrolière a d’ailleurs joué un rôle dans le délitement social de la société syrienne depuis cette date. Le régime de Bashar El-Assad a progressivement perdu les moyens de perpétuer une espèce d’Etat providence à la syrienne. L’économie syrienne et son régime ont beaucoup souffert de l’étiolement de cette manne. En 2008, le régime a cessé, du jour au lendemain, de subventionner l’essence, ce qui a fait flamber le prix à la pompe et donc le prix des denrées agricoles. Un certain nombre d’analystes considère que cela a joué un rôle important dans la paupérisation de la population. Il est intéressant de noter que le Yémen (un pays lui aussi déchiré par la guerre civile, NDLR) a connu une situation similaire. En dix ans, la production s’est totalement effondrée. Quand on regarde dans d’autres pays du monde, je pense à l’Algérie ou au Venezuela, on sait très bien que la manne pétrolière sert à acheter la paix sociale. Je fais partie de ceux qui souscrivent à l’idée que l’effondrement syrien de la production de pétrole a joué un rôle dans l’exaspération de la société syrienne.  

 

Novethic. Ces barils de bruts sont-ils vendus sous le prix du marché ?  

Matthieu Auzanneau. Ils sont effectivement vendus sous le prix de référence, représenté par le prix du baril de Brent. Mais c’est aussi le cas de nombreux autres fournisseurs dans la région. Il faut surtout avoir conscience qu’il s’agit d’un marché à part dans lequel il n’existe évidemment pas de cotations. Ce sont des camions tankers qui viennent se ravitailler et qui transportent le pétrole jusqu’à des raffineries mobiles qui sont, soit contrôlées par Daech, soit contrôlées par d’autres opérateurs.  

 

"La frontière entre la Syrie et la Turquie est extrêmement longue et poreuse"  

 

Novethic. Cela signifie-t-il qu’il y a des complicités de pays alentours, on pense notamment à la Turquie, pour écouler ce marché de contrebande ?  

Matthieu Auzanneau. C’est extrêmement difficile à déterminer. De très nombreux points de vue se sont exprimés sur cette question, qu’il s’agisse des services de renseignement occidentaux ou bien des rebelles kurdes du PKK en Turquie. Il semble qu’il y ait des complicités à la frontière turquo-syrienne. De là à dire qu’il existe une complicité du gouvernement de Mr Erdogan , ce n’est, à ma connaissance, pas démontré. Ce qui est revanche certain, c’est que depuis les récents attentats qui ont frappé la Turquie, on assiste dans le pays à un durcissement de ton et un changement de doctrine vis-à-vis de Daech. Il y a pu y avoir, à un moment donné, une certaine complaisance turque car ce mouvement terroriste entrave le combat indépendantiste du PKK. Mais ce qu’il faut surtout retenir, c’est que la frontière entre la Syrie et la Turquie est extrêmement longue. Et poreuse.  

 

Novethic. Existe-t-il d’autres zones de flous concernant le trafic de pétrole dans la région ?  

Matthieu Auzanneau. Il en existe beaucoup d’autres. L’une des plus intrigantes a été évoquée dans deux rapports de la CIA, qui ont fuités dans la presse américaine. Ils font état d’un modus vivendi qui permettrait à Daech de ravitailler en pétrole le régime de Bashar El-Assad. Outre qu’elle émane de la CIA, ce qui rend plausible une telle situation, c’est que la plupart des puits syriens sont aujourd’hui contrôlés par Daech. Ce que l’on sait également, c’est que l’essentiel de ce pétrole de contrebande est consommé sur place, c’est-à-dire en Syrie et en Irak.

Propos recueillis par Antonin Amado
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