Publié le 05 juin 2014

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Engagement actionnarial : la stratégie européenne des ONG

A l’heure où l’euroscepticisme triomphe, des organisations non-gouvernementales (ONG) intensifient leurs coordinations européennes. Leur stratégie : intervenir au sein des Assemblées Générales (AG). Après l’intervention de plusieurs associations françaises auprès de la Société Générale, de BNP Paribas et du Crédit Agricole pour protester contre le financement de projets liés au charbon, ce sont leurs homologues allemandes qui ont pris le relais. Exemple avec la Deutsche Bank, premier financier de l’énergie fossile en Allemagne.

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Le "mountain top removal" ou le dynamitage des sommets des montagnes dans les Appalaches, aux Etats-Unis.
© Paul Corbit Brown

La parole est aisée, le costume chic. Heffa Schücking, à la tête de l’organisation allemande Urgewald, est plus que rompue au jeu codifié des Assemblées Générales. Elle sait comment poser "la question qui tue". "Si vous disiez tout simplement que les affaires sont les affaires, que tout le reste nous est égal, ce serait au moins faire preuve d’honnêteté", débute-t-elle à l’intention d’Anshu Jain, co-directeur de la Deutsche Bank.

"Votre banque prétend pourtant utiliser des normes environnementales et sociales ambitieuses afin, je cite, de concilier le monde des affaires avec la protection de la planète. Est-ce que vous faites allusion ici au crédit accordé aux entreprises qui dynamitent les montagnes des Appalaches ? Ou bien le rachat d’actions pour Bumi Resources, une entreprise qui transforme la forêt vierge de Bornéo en exploitation à ciel ouvert ? Ou encore la coopération avec l’entreprise Coal of Africa, qui veut défigurer une biosphère de l’Unesco avec sa mine de charbon" ?

 

Faire jouer la concurrence entre les banques

 

Heffa Schücking fait partie de la petite dizaine de représentants d’associations allemandes qui défile devant le pupitre lors de l’AG du groupe allemand qui s’est tenu à Francfort, le 22 mai dernier. Tous ont dénoncé le financement de projets liés au charbon dans le monde. Tous ont repris les arguments et les protestations émises quelques jours plus tôt en France : dans une coalition emmenée par les Amis de la terre, les ONG françaises sont intervenues dans les assemblées générales du Crédit Agricole, de BNP Paribas et de la Société Générale pour dénoncer ces mêmes projets.

"Ils sont extrêmement coûteux d'un point de vue financier. Une banque ne peut y investir seule, il faut qu’elles s'y mettent à plusieurs", expliquent Lucie Pinson des Amis de la terre. "L’enjeu est donc d’obtenir le retrait de plusieurs banques d’un projet pour le rendre caduque. Pour ce faire, on peut jouer sur le levier de la concurrence qu'elles se livrent entre elles en utilisant les arguments de celles qui annoncent leur retrait contre les arguments de celles qui restent".

Les Amis de la terre et Urgewald se connaissent bien. Elles font partie du réseau international Banktrack. "Nous travaillons beaucoup ensemble au sein de ce réseau", confirme Lucie Pinson. Cette plateforme internationale leur permet d’échanger des informations leur permettant d’aiguiser les arguments avancés en AG. C’est ainsi que Lucie Pinson est aussi bien informée des activités de la Deutsche Bank que Heffa Schücking l’est de celles de la Société Générale et du Crédit Agricole.

 

Professionnalisation et internationalisation des coordinations

 

Pour donner encore plus de poids à leurs arguments, les ONG n'hésitent pas à faire intervenir en AG de personnes directement affectées par les projets financés par les banques. Cette année, les Amis de la terre et Urgewald, épaulées par d'autres ONG européennes, se sont coordonnées pour financer et organiser le voyage de Paul Corbit Brown. Il préside la fondation Keeper of the Mountains, qui se bat depuis 20 ans contre le dynamitage des Appalaches aux Etats-Unis. Une pratique qui permet d'extraire du charbon à ciel ouvert. "Cela fait six semaines que je voyage en Europe pour intervenir dans les assemblées générales. Cela n’aurait pu se faire sans l’aide des organisations européennes", rapporte Paul Corbit Brown en marge de l’AG de la Deutsche Bank. La veille encore, il était à Paris pour intervenir pendant celle du Crédit Agricole.

"Les banques ne connaissent pas de frontières lorsqu’il s’agit d’investissement", affirme Markus Dufner, secrétaire générale de l’Association des actionnaires responsables de Cologne. "Nous aussi, nous devons internationaliser nos actions".

Claire Stam, correspondante à Francfort
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