Publié le 20 novembre 2015

EMPREINTE TERRE

Rachel Kyte : "il faut s'engager sur le chemin de la décarbonisation"

La Banque mondiale ne sera pas un des négociateurs directs de l'accord sur la table à Paris. Mais l'institution internationale compte bien apporter toute son expertise lors de la COP21, insiste Rachel Kyte, sa vice-présidente, envoyée spéciale du Groupe de la Banque mondiale pour le changement climatique. Tarification du carbone, aide à l'adaptation pour les pays en développement : la Banque mondiale prépare déjà l'après-COP21, sans prôner une révolution immédiate mais en insistant sur les risques inévitables à long terme du changement climatique pour les investisseurs.

Rachel Kyte, vice présidente et envoyée spéciale du groupe Banque mondiale.
Crédit: Banque Mondiale

Novethic. Voilà des mois, des années même que vous préparez cette Conférence onusienne sur le climat. Que changent pour vous les attentats du 13 novembre dernier à Paris ?  

Rachel Kyte. Tout un chacun a le cœur brisé en pensant au peuple de Paris et à tous ceux qui sont devenus nos amis en préparant cette COP21 : le gouvernement français, la Mairie de Paris, les entreprises françaises. Après ces attentats, il nous faut redoubler d'efforts pour lutter contre l'instabilité dans le monde. Le changement climatique rend les pauvres encore plus pauvres. Il menace aussi l'accès à l'eau et à la terre, ce qui crée des conflits. Et c'est sans compter les déplacements forcés. Tous ces facteurs de déstabilisation nuisent à la paix et à la prospérité. Quand il y a un tel degré d'insécurité, des gens mal intentionnés peuvent l'exploiter. Nous serons donc là, à Paris, pour soutenir les négociations.

Novethic. Les Américains ont semé le trouble ces dernières semaines autour de la signature d'un accord. De votre point de vue, la COP21 a-t-elle de bonnes chances d'être un succès ? 

Rachel Kyte. Oui, je pense qu'il y aura un accord mais reste à savoir s'il sera ambitieux. C'est là notre principale inquiétude. Quand on parle de décisions d'investissement à long terme, qu'il s'agisse d'Etats ou du secteur privé, les mauvaises décisions ne feront que créer toujours plus de carbone tandis que les bonnes décisions ont, elles, le pouvoir de générer des emplois verts et de renforcer la compétitivité. Cette COP, plus que toutes les précédentes, doit envoyer un message clair : le monde, uni, s'engage sur le chemin de la décarbonisation et de la résilience.  

Novethic. 195 pays sont parties prenantes à la COP21. Quel va être le rôle exact du Groupe de la Banque mondiale, institution dont l'objectif affiché est de "mettre fin à l'extrême pauvreté et promouvoir une prospérité partagée" ?  

Rachel Kyte. Il faut le dire clairement : nous ne prenons pas part directement aux négociations. Nous sommes présents pour fournir toute notre expertise.  

Cependant, notre vraie mission commencera au lendemain de la COP21 à Paris. Notre rôle est de travailler aux côtés de tous nos partenaires, les Etats et le secteur privé, pour mettre en œuvre les contributions nationales formulées (INDC). Toutes nos connaissances sont à la disposition de ceux parmi nos clients qui ont dit clairement, à travers leur INDC : "nous voulons une croissance d'un nouveau genre".  

 

"Une voie méthodique et ordonnée pour gérer la transition"  

 

Novethic. Lors de l'assemblée annuelle du Groupe de la Banque mondiale il y a quelques semaines à Lima, vous avez plaidé en faveur d'une transition vers une économie bas carbone. Mais dans le même temps, vous avez mis en garde contre le risque d'explosion d'une "bulle carbone". Est-ce à dire qu'il faut marcher à tous petits pas vers la décarbonisation ?  

Rachel Kyte. Nous avons la preuve que les stocks d'énergies fossiles restants ne pourront pas être exploités tout en limitant l'augmentation de la température globale en deçà de 2°C. La question pour nous est donc : que faisons-nous des pays dont la prospérité dépend de l'exploitation de ces ressources fossiles ? Que faisons-nous des entreprises dont la valeur dépend de ces réserves ? Est-ce qu'on peut décarboner massivement sans créer de déstabilisation ? C'est dans ce contexte que j'ai mis en garde contre le risque d'explosion d'une "bulle carbone".  

A la Banque Mondiale, ce que nous recherchons, c'est une voie méthodique et ordonnée pour gérer la transition vers une économie bas carbone, tout en évitant les risques systémiques, au niveau des Etats et dans chaque secteur économique concerné. Ces risques ne menacent pas la prochaine génération. Nous parlons plutôt des quelques années à venir, au plus tard d'ici 2030.  

La difficulté supplémentaire dans ce processus de décarbonisation, c'est que chaque pays débute sa transition vers une économie bas carbone voire zéro carbone à un stade différent, avec un contexte national différent. Rien de comparable entre le Brésil, l'Afrique du Sud, l'Inde et la Tanzanie. Il faut donc s'intéresser aux règles de marché qui bloquent toujours l'émergence des énergies renouvelables, aux acteurs du secteur privé qui sont encore au bord du chemin et aux communautés qui dépendaient des énergies fossiles. Aux Etats-Unis, la candidate à l'investiture démocrate Hillary Clinton a dévoilé il y a peu un plan de sauvetage pour le secteur minier américain. C'est cette transition qu'il faut gérer, avec une feuille de route pour chaque pays.  

 

Novethic. Il y a un an, la Banque mondiale lançait une réflexion autour de la tarification du carbone. Où en est aujourd'hui ce chantier ?  

Rachel Kyte. Lors du Sommet de New-York (en septembre 2014, NDLR), nous avons vu un formidable élan porté par plus de 70 pays et des centaines d'entreprises disant tous : "nous voulons un prix pour le carbone". Depuis, la coalition sur ce thème que nous avons créée s'est réunie plusieurs fois mais le véritable lancement aura lieu à Paris.  

Le but de cette coalition, ce n'est pas seulement de mettre en avant le système de tarification du carbone que chaque partenaire a créé mais de pousser d'autres acteurs à rejoindre le mouvement. Nous avons maintenant 80 INDC (Contribution volontaire des pays à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, NDLR) qui promettent de créer un système de tarification du carbone.  

Reste que la réelle efficacité viendra quand tout le monde aura donné un prix au carbone. Or pour l'instant, on assiste plutôt à l'émergence d'initiatives locales et déconnectées les unes des autres, dans un mouvement de bas vers le haut. Et je ne crois pas qu'on verra demain quelqu'un annoncer un système global de tarification du carbone.  

 

Priorité aux villes, aux transports et à l’eau  

 

Novethic. Le Groupe de la Banque mondiale s'est engagé, dans la perspective de la COP21, à augmenter d'un tiers ses financements autour du climat. Est-ce suffisant pour rassurer les pays en développement qui redoutent d'être tenus à l'écart de la transition énergétique ?  

Rachel Kyte. Nous ne plaisantons pas quand on fait de telles annonces. Nous allons augmenter nos investissements dans des projets liés à l'eau, qui est un des aspects de l'adaptation au changement climatique, ainsi qu'en faveur des villes et des transports. Nous allons aussi renforcer notre présence dans le domaine de l'agriculture raisonnée. Et nous allons continuer à mobiliser le secteur privé pour qu'il co-finance certains projets. Le plus gros du financement d'une économie bas carbone va venir de politiques publiques intelligentes mais l'argent public à lui seul ne suffira pas pour faire cette transition.  

Concernant le sort des pays en développement, il faut faire une distinction importante : les 100 milliards de dollars par an prévus dans le cadre du Fonds Vert étaient une promesse importante faite lors du Sommet de Copenhague en 2009. Et une promesse doit être tenue. Mais les pays en développement ne doivent pas seulement s'attacher à ces 100 milliards, ils doivent s'assurer que l'aide au développement dans son ensemble prend désormais en compte le climat. Et on ne parle pas d'une perspective à l'horizon 2020, on parle de maintenant.  

Il nous faut aussi commencer à transférer nos investissements et passer de l'intervention d'urgence pour soulager les populations à des projets autour de la résilience. Ça ne veut pas dire qu'il faut abandonner les mesures d'urgence. Mais quand on sait qu'un dollar investi dans la résilience permet d'économiser 4 dollars de mesures d'urgence, nous ne pouvons pas passer à côté.  

 

Novethic. A plus long terme, quel doit être le rôle des investisseurs en général dans cette transition vers une économie bas carbone ?  

Rachel Kyte. Les investisseurs réfléchissent à court terme, comme les responsables politiques. Mais, désormais, leurs investissements sont exposés à des risques très importants s'ils ne prennent pas en compte le long-terme, et même le moyen terme. Les investisseurs doivent donc faire ce qu'ils savent faire de mieux : comprendre et prendre en compte tous les risques autour d'eux. Et le climat est désormais un risque de premier plan pour l'ensemble des secteurs de l'économie.

Fannie Rascle
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