Publié le 18 novembre 2015

EMPREINTE TERRE

Paul Dickinson (CDP) : "Il faut des objectifs basés sur la réalité scientifique du changement climatique"

Début novembre, le CDP (ex-Carbon Disclosure Project) révélait la liste des meilleurs grandes entreprises cotées mondiales en matière de lutte contre le changement climatique. Depuis 13 ans, cette organisation demande la transparence sur le sujet de la part des plus grandes entreprises mondiales pour le compte de plus de 800 investisseurs représentant plus d'un tiers du capital investi dans le monde. Entretien avec son co-fondateur et président, Paul Dickinson.

Paul Dickinson, co-fondateur du CDP
CDP

Novethic. Vous venez de publier l’édition 2015 de votre rapport annuel sur le changement climatique et votre classement des leaders climatiques grâce à la collecte de données de 2 000 entreprises sur leurs émissions de gaz à effet de serre. Sommes-nous à un tournant majeur, un moment de basculement vers une économie bas carbone ?  

Paul Dickinson. Oui, clairement. Nous allons maintenant dans la direction des 2°C. Les progrès s’accélèrent. C’est une bonne nouvelle. Mais la mauvaise, c’est que nous n’y sommes pas encore. Nous n’allons pas assez vite. C’est comme si nous étions dans un immeuble en feu, que nous nous en rendions compte et que nous commencions à nous diriger vers la sortie. Mais il y a un risque que nous ne nous en sortions pas. Au Royaume-Uni, nous consacrons 2,2 % de notre PIB à la Défense. Aux Etats-Unis, ils y dédient 3,8 % de leur PIB. C’est beaucoup. A contrario, nous n’avons pas de police d’assurance en matière de changement climatique. C’est un vrai problème. Nous réalisons seulement maintenant qu’il faut rediriger nos efforts vers la société. Nous avons les ressources nécessaires. Mais la question est : sommes-nous dans la bonne logique ?  

Novethic. Pour cette COP tout particulièrement, les entreprises sont incitées à s’engager en matière de climat. En prenant des objectifs de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre par exemple. Mais peu d’entre elles ont des ambitions compatibles avec un réchauffement limité à 2°C. Comment accélérer le processus ? 

Paul Dickinson. Aujourd’hui, elles sont effectivement peu nombreuses. Demain, j’espère que toutes les entreprises seront dans cette démarche. Cette logique d’objectifs basés sur la science (science based targets) est selon moi très importante car elle permet de fixer un cap clair aux entreprises.  

On sort du simple : "il faut faire plus d’efforts", qui ne mène pas à grand-chose. En se fixant une limite de hausse globale de la température à 2°C, cela permet de fixer un budget carbone à ne pas dépasser. Ce budget peut être ensuite réparti par pays, secteurs et entreprises. Cela permet à chacun de visualiser et de programmer les efforts nécessaires pour rester dans les clous. C’est important pour le business car une entreprise dont la stratégie ne correspond pas à cette limite peut être sûre qu’elle va avoir des difficultés à l’avenir.  

 

Novethic. Depuis maintenant 13 ans, le CDP demande aux grandes entreprises de lui dévoiler des chiffres clés sur leurs émissions de gaz à effet de serre pour le compte de plus de 800 investisseurs représentant plus d'un tiers du capital investi dans le monde. Pensez-vous que cela a permis de mettre en lumière le rôle des entreprises dans la lutte contre le changement climatique ?  

Paul Dickinson. Absolument. Et c’est justement pourquoi nous avons lancé ce projet. Nous étions persuadés que les entreprises seraient les acteurs les plus importants du XXIème  siècle. Pourquoi ? Car elles ont de l’influence sur le public et sur les gouvernements. Elles ont la technologie. Et elles ont l’organisation et les ressources pour changer la direction de la société. Si nous transposons cela aux négociations climatiques, cela veut dire que les gouvernements se réunissent depuis 1992 sans avoir invité à leur table les organisations les plus importantes. C’est dommage ! Le message du CDP, c’est de dire que nous devons résoudre le problème tous ensemble. C’est aussi ce que dit aujourd’hui Christiana Figueres, la secrétaire exécutive de la CCNUCC.  

Le CDP, c’est un moyen de faire travailler tout le monde très dur, à peu de frais. C’est comme une compétition olympique. Les entreprises sont comme des athlètes dans un stade. Si vous leur dites : "votre but c’est d’être le meilleur en termes d’énergie et d’émissions de gaz à effet de serre et votre performance est scrutée par le public",  alors vous pouvez être sûrs qu’elles mettront tout en œuvre pour le faire. C’est dans leurs veines de compétiteurs ! 

Cette compétition stimule et fait ressortir leur intelligence. Prenons une entreprise française : L’Oréal. Fin 2014, le groupe avait augmenté sa production de 22 % en réduisant ses émissions carbone de 50 % sur la même période. Aucun pays n’est aujourd’hui capable d’en faire autant. L’Oréal est un leader climatique et participer au CDP permet de le faire savoir. Et de motiver les autres à faire de même.  

 

Novethic. A ses débuts, le CDP était focalisé exclusivement sur les émissions de gaz à effet de serre. Aujourd’hui, il demande des informations sur la gestion de l’eau, des forêts, etc. Des sujets qui émergent seulement dans les entreprises mais qui sont pourtant très liés au changement climatique. Est-ce un moyen de leur faire prendre conscience que leur stratégie climatique doit être globale ?  

Paul Dickinson. Tout à fait. C’est exactement notre stratégie. Les émissions de gaz à effet de serre sont importantes en termes de coût. Shell par exemple a abandonné 7 milliards de dollars de capital investissement en Alaska en partie du fait de la menace de régulation ou de taxe sur le carbone. Mais le risque du changement climatique se matérialise aussi sous forme d’impact. C’est dans cette perspective que nous considérons la gestion de l’eau comme une donnée extrêmement importante. Le changement climatique fait peser sur les entreprises la menace de sécheresses, qui peuvent affecter leur approvisionnement en matières premières agricoles par exemple, mais aussi d’inondations. Il y a un cas d’école très parlant qui s’est produit en 2011. La région de Bangkok, en Thaïlande, a été très touchée par d’énormes inondations. Beaucoup d’usines de cette zone ont dû arrêter leur production. Or parmi elles, on comptait des sous-traitants assurant quasiment le quart de la production mondiale de disques durs. Cela a été une très problématique pour les fabricants d’ordinateurs.  

Quant à la bonne gestion des forêts, elle est tout aussi indispensable. Près de 20 % du réchauffement climatique d’origine humaine est causé par la déforestation. Il nous paraissait donc indispensable que ce risque soit correctement évalué par les entreprises.  

Mais nous sommes très prudents quand nous nous attaquons à un nouveau sujet. Car nous devons ensuite l’évaluer pour toujours ! Nous pensons que nous couvrons aujourd’hui 80 % du capital naturel des entreprises mais nous devons aller toujours plus loin.  

 

Novethic. Justement, quels sont vos prochains sujets de prédilection ?  

Paul Dickinson. Dans les 5 à 10 prochaines années, nous aurons des demandes de plus en plus spécifiques en fonction des différents secteurs économiques, ce qui nous conduira à des évaluations tout aussi spécifiques par secteur. Et, comme nous l’évoquions tout à l’heure, nous travaillerons de plus en plus dans une perspective d’objectifs basés sur la science, en distinguant ceux qui seront en ligne avec les recommandations scientifiques pour maintenir un réchauffement limité à 2°C et ceux qui ne le seront pas.  

Nous essayons également de travailler de manière plus étroite avec les régulateurs pour avoir les meilleures règlementations possibles sur la comptabilité et le reporting des émissions de gaz à effet de serre. Et que de leur côté, ils intègrent mieux le business dans la lutte contre le changement climatique.  

Nous allons aussi approfondir l’engagement des investisseurs envers les entreprises sur des sujets clés comme le lobbying ou l’évaluation du CAPEX (capital expenditure ou capital investissement), particulièrement dans le secteur pétrolier.

 

Novethic. Dans quelques jours se tiendra la COP21 à Paris. Qu’en attendez-vous ?  

Paul Dickinson. Cela fait désormais 23 ans que la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC) a été créée. Ce que j’espère, c’est qu’avec la COP21 nous allons désormais avancer de manière significative. En adoptant un accord qui garantisse la mise en place d’une règlementation des émissions de gaz à effets de serre qui nous mettrait dans la trajectoire d’une limitation de la hausse globale de la température à 2°C. Peut-être que dans 5 ans, nous aurons besoin de revenir sur les engagements. Et de le refaire 5 ans plus tard et encore 5 ans plus tard.  Mais c’est la fin des "débuts". Maintenant il faut du concret.

Propos recueillis et traduits par Béatrice Héraud
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