Publié le 18 novembre 2015

EMPREINTE TERRE

Prix du carbone : un puzzle qui reste encore à assembler

Mettre un prix au carbone. La mesure, longtemps rejetée par les acteurs économiques fait aujourd’hui florès. Cette année, à l’occasion de la COP21, de nombreuses entreprises, investisseurs, hommes politiques ou économistes de renom se sont prononcés pour un prix mondial unique du CO2. Mais si la théorie séduit, la pratique elle est plus compliquée à mettre en place. Explications.

De la fumée s’échappe de la plus vieille raffinerie du Nigeria, la Port Harcourt Refining Company Limited..
AFP FLORIAN PLAUCHEUR

Mettre un prix sur le carbone. C’est la nouvelle antienne du monde économique. Il y a quelques mois, après quelques grands PDG mondiaux comme Paul Polman d’Unilever ou Jean-Paul Tricoire de Schneider Electric, de grandes sociétés pétrolières et gazières se sont déclarées favorables à une tarification mondiale du carbone. Une démarche qui aurait été impensable il y a quelques années seulement.  

Donner un prix au carbone ? La mesure est pourtant bien dans les tuyaux. Et depuis longtemps. Mais la monétisation de la tonne de CO2 au niveau mondial et national, voire au sein des entreprises, connaît aujourd’hui un engouement sans précédent. Car pour ses partisans, il s’agit de la meilleure façon d’intégrer le changement climatique dans les décisions des acteurs économiques.  

 

Un prix prévisible et stable pour permettre aux entreprises d’investir dans les technologies bas carbone  

 

C’est notamment à la faveur du Climate Summit organisé en septembre 2014 à New York, que l’engouement a fait tache d’huile. À la veille de ce dernier, une initiative de la Banque mondiale sur la tarification carbone avait été signée par plus de 74 pays, 23 collectivités locales et un millier d’entreprises et d’investisseurs, représentant 54 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) mondiales et 52 % du PIB de la planète.

Six mois plus tard, de grands patrons comme Gérard Mestrallet, PDG d’Engie (ex-GDF Suez), Peter Agnefjäll d’Ikea, Stuart Gulliver d’HSBC Holdings et bien d’autres, mais aussi des organisations patronales comme le Medef, ou des coalitions internationales d’entreprises telles que We mean Business se sont publiquement déclarés en faveur d’un prix du carbone. "Ce prix doit être prévisible et stable car pour investir, les entreprises ont besoin de visibilité", déclarait ainsi Jean-Pascal Tricoire, PDG de Schneider Electric et président du Global Compact France le 12 mai dernier dans un entretien accordé à l’Usine Nouvelle.

 

La pratique actuelle du prix carbone : un "vrai puzzle"  

 

Cependant, si le fait de donner un prix au carbone fait consensus, le moyen de le faire reste l’objet d’intenses débats.

En théorie, les économistes de tous bords sont unanimes : le système le plus efficace consiste à donner un prix unique au carbone au niveau mondial. C’est notamment ce que préconisait dès 2009 le prix Nobel d’économie Jean Tirole. Dans une tribune publiée à l’occasion de la conférence de Copenhague, il expliquait en effet que "les autres expériences en matière de lutte contre la pollution montrent qu'un prix unique permet souvent de diminuer le coût de la dépollution d'un facteur deux ou trois par rapport à un système administré où coexistent des prix différents".

Seulement, dans la pratique, "c’est un vrai puzzle", souligne Emilie Alberola, chef de pôle recherche - marché du carbone et des énergies - à I4CE (ex-CDC Climat). Car le prix du carbone peut être fixé de différentes façons : que ce soit par des marchés carbone (mécanisme fixant des obligations de réduction des émissions aux participants par le biais d’une allocation de quotas qu’ils peuvent acheter ou vendre), des taxes (par exemple sur les carburants fossiles en fonction de la quantité de GES émis lors de leur production ou de leur utilisation) ou des normes (quantité d’émissions de GES fixée par le législateur pour un secteur donné).

Des initiatives éparses sont actuellement en cours, à diverses échelles. Des marchés carbone sont par exemple mis en place dans l’Union européenne, en Californie ou au Québec. D’autres sont testés dans plusieurs provinces chinoises, avant le lancement d’un marché national du carbone prévu pour 2017. Des taxes carbones existent déjà en Suède, en France (par le biais de la contribution climat énergie, la valeur de la tonne de carbone sera portée à 22 euros en 2016 et, si les députés le votent dans la loi de Finances, à 56 euros en 2020) ou au Mexique. D’autres devraient voir le jour en Afrique du Sud et au Chili. Et des règlementations sectorielles sont en cours d’adoption aux États-Unis, notamment pour limiter les émissions de GES des centrales électriques.

Des entreprises pionnières ont même adopté un prix du carbone interne. En 2014, le CDP en comptabilisait 150 dans le monde, avec des tarifs variant quasiment du simple au centuple : entre 6 et 7 dollars la tonne de CO2 chez Microsoft et jusqu’à 324 dollars chez Pennon Group, une entreprise britannique de traitement des eaux et des déchets, en passant par 60 à 80 dollars la tonne chez Exxon Mobil ou 25 euros chez Total.

 

La COP21 doit faciliter l’émergence d’un signal prix à long terme

 

En France, l’initiative "Carbon value for business", portée par plusieurs organisations (comme l’Institut RSE, Ecovadis, I4CE, Carbone 4, Des enjeux et des hommes, etc.), veut aider les entreprises à suivre cet exemple grâce à un site internet à vocation pédagogique et opérationnelle. L’enjeu est de taille pour les entreprises, selon Patrick d’Humières, le président de l’Institut RSE. Car "la mise en place d’un prix du carbone interne permet à l’entreprise de prendre en compte le coût de ses émissions dans ses décisions et de tendre vers la décarbonation. C’est aussi une anticipation bienvenue des règlementations futures, qui permettra aux entreprises pionnières de rester compétitives", estime-t-il. Un optimisme que ne partagent cependant pas certaines ONG comme le WWF car, pour que le système fonctionne, le prix doit être suffisamment élevé. Ce qui n’est pas forcément du goût de toutes les entreprises, notamment des plus émettrices.

Ce qui est certain, c’est que "les prix du carbone internes aux entreprises constituent des 'options' sur un futur prix du carbone. Sans engagement politique, leur approche sera limitée", souligne Emilie Alberola, de I4CE. Seulement, un accord des 196 parties de la Convention sur le climat lors de la COP21 de Paris reste plus que difficile, et son inscription dans le texte officiel des États encore du domaine de l’utopie.

Mais ce que doit permettre l’accord, c’est bien de faciliter l’émergence de signaux économiques nationaux, régionaux ou sectoriels sur le long terme pour inciter les décideurs publics et privés à réaliser la transition écologique et énergétique et financer leurs actons, souligne I4CE dans son Climascope d’avril 2015. Pour cela, il ne faudra rien de moins qu’un système de comptabilisation des émissions de gaz à effet de serre pour tous les Etats, harmonisé à l’échelle internationale. Et vérifiable. Des points qui restent justement à négocier lors de la COP21.

Béatrice Héraud
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