Publié le 07 décembre 2015

EMPREINTE TERRE

Pour les petits producteurs du Sud, le changement climatique déstabilise déjà leurs moyens de production vitaux

"Le commerce équitable, une arme de plus pour lutter contre le changement climatique". C’est le slogan de la dernière campagne de l’association Max Havelaar (Fairtrade International) pour la COP21. Car le commerce équitable soutient des pratiques durables alors que les effets du changement climatique se font déjà sentir dans les pays du Sud. C’est le cas au Mexique, où les producteurs estiment que la rentabilité du café aura chuté de 50 % d’ici 2050. Rencontre avec Luis Martinez Villanueva, coordinateur général du réseau mexicain de petits producteurs et Carlos Canales, responsable du programme Changement climatique et développement durable au sein de Fairtrade International.

Luis Martinez Villanueva, coordinateur général du réseau mexicain de petits producteurs.
Crédit : Max Havelaar France

Novethic. Comment et pourquoi avez-vous créé le réseau des petits producteurs issus du commerce équitable ?  

Luis Martinez Villanueva. Ce qui m’intéresse dans ce système c’est qu’il est basé sur le fait que nous ne donnons pas d’argent aux pauvres mais nous fixons un prix juste pour leur travail. Cela permet d’équilibrer l’exploitation des riches sur les pauvres afin qu’il n’y ait pas qu’un seul gagnant mais que tout le monde le soit. C’est la base du commerce équitable.  

Au Mexique, nous avons créé le réseau il y a vingt-cinq ans. Cela n’a pas été facile mais nous avons réussi à imposer ce modèle grâce au système de la preuve par l’exemple. Avec la prime de développement versée à tous les producteurs, nous avons pu financer différents projets bénéfiques pour la communauté. Nous avons mis en place un service de transports par bus plus sûr et plus confortable pour les producteurs mais aussi pour leurs proches. Nous avons également construit des cliniques, des écoles, des routes…  

Comme organisation de producteurs, nous avons réussi à imposer cet agenda politique. Ce n’est pas possible quand on est un petit producteur isolé. Nous avons impulsé une réflexion auprès des producteurs pour qu’ils cherchent des solutions par eux-mêmes. Et petit à petit, nous avons participé à l’amélioration des conditions de vie pour tous, et pas seulement pour les producteurs et leurs familles. C’est tout ce que permet le commerce équitable.  

 

"Plus de café en 2050 !"  

 

Novethic. Quelles sont les conséquences du changement climatique au Mexique ?  

Luis Martinez Villanueva. Nous sommes habitués à traiter avec les problèmes de corruption ou avec des politiques publiques défavorables, mais j’avoue que nous n’avions pas anticipé un tel impact dû au changement climatique. Il y a sept ou huit ans, nous avons tenté d’en mesurer les impacts et nous avons découvert que si rien n’était fait pour réduire les émissions de CO2, nous n’aurions plus de café d’ici 2050-2055.  

D’ores et déjà, le changement climatique déstabilise nos moyens de production vitaux que sont les parcelles de café et de maïs. Il y a une maladie appelée la "rouille du café" qui a affecté jusqu’à 80 % de la production. Dans le cas du maïs, l’année dernière et cette année, toute la culture a été perdue à cause de la sécheresse. Si nous perdons notre moyen de subsistance -et c’est déjà ce qui commence à se produire actuellement- qu’est-ce qu’il restera aux producteurs ?  

Il y a plusieurs options plus ou moins satisfaisantes. Certains décident d’arrêter de faire du café pour se spécialiser dans l’élevage, avec des conséquences environnementales désastreuses puisqu’il faut faire de la déforestation pour créer des pâturages. D’autres décident de migrer vers la ville ou vers les Etats-Unis, laissant leurs familles sur place. La dernière option, la plus dangereuse, c’est que les producteurs tombent dans le narcotrafic. Cela impacte la planète entière puisque la drogue n’a pas de frontières.   

Carlos Canales. Les produits comme le cacao, le café, le coton, les bananes, sont en effet très sensibles aux changements de température et aux nouvelles maladies qui sont aujourd'hui beaucoup plus fréquentes. Au Pérou, des producteurs de bananes bio font eux aussi face à la maladie de la rouille. Cette maladie se traduit par une tache rouge sur la peau des bananes. Elles deviennent impropres à la consommation et sont destinées aux rebus. Beaucoup de producteurs, désespérés, se sont alors lancés dans la production de feuilles de coca. C’est un problème qui, je le crains, va aller de mal en pis.  

 

Réchauffement climatique et narcotrafic : un lien avéré  

 

Novethic. Quelles solutions mettez-vous en place ?  

Luis Martinez Villanueva. L’enjeu est de donner envie aux producteurs de poursuivre leur activité malgré les contraintes. Notre rendement n’est que de 400 kilos par hectare contre 1 000 kilos pour les autres producteurs. C’est pourquoi chaque mois, nous nous réunissons en assemblée pour analyser ce qui se passe dans les champs, mais aussi dans la société et en politique.  

Nous avons lancé un programme de rénovation des plantations avec des variétés de café plus résistantes et de qualité. Et nous essayons d’obtenir des crédits à des taux préférentiels et un soutien du gouvernement pour que les producteurs puissent se financer. Le fait que nous soyons organisés et regroupés permet ce genre d’actions.  

Par ailleurs, la mise en place d’un prix du carbone pourrait permettre de faire perdurer le système et serait la meilleure option pour toute l’humanité. Mais pour l’instant, au Mexique, nous n’en sommes qu’au stade de la réflexion.  

Carlos Canales. De notre côté, chez Fairtrade International, nous avons mis en place un programme autour du changement climatique avec un focus sur l’adaptation au niveau des coopératives. Nous faisons une évaluation des risques et des opportunités pour identifier les solutions et le potentiel plan d’adaptation. Nous le faisons de manière participative pour impliquer les producteurs. Des producteurs de thé en Afrique de l’Est ou de café en Amérique latine bénéficient déjà de ce programme.  

Nous étudions aussi la façon de canaliser des fonds privés et publics pour mettre en œuvre ces projets. Fairtrade International veut aussi profiter de la COP21 pour porter la voix des petits producteurs touchés de plein fouet par le changement climatique et développer un plaidoyer en faveur de fonds plus importants pour leur permettre de s’adapter. Nous le faisons à chaque COP, en faisant venir une délégation de petits producteurs.  

 

"Les entreprises doivent prendre leurs responsabilité"  

 

Novethic. Justement, quelles sont vos attentes par rapport à la COP21 ?  

Carlos Canales. Nous sommes passés d’un système d’obligations, avec le protocole de Kyoto, à un système de contributions volontaires, ce qui selon moi n’est pas satisfaisant. Les contributions mises sur la table ne nous permettent pas de limiter le réchauffement à 2°C d’ici 2100. Or, le changement climatique est déjà là et nous devons y faire face. Il n’est plus question de l’éviter mais de réduire son impact environnemental et économique.  

Nous avons par ailleurs besoin que les fonds créés soient abondés et ce de façon plus importante pour aider les pays du Sud. Très souvent, les financements sont bilatéraux, d’Etat à Etat, mais il faudrait réfléchir à d’autres mécanismes pour s’assurer que dans les pays où il existe des problèmes de corruption, l’argent aille bien à ceux qui en ont besoin. Nous allons également avoir besoin d’un soutien technologique pour faire face au problème.  

La responsabilité n’est pas seulement au niveau des Etats mais aussi du secteur privé qui a profité pendant longtemps de la situation. Les entreprises doivent prendre leur responsabilité, participer aux financements et soutenir les producteurs issus du commerce équitable. Elles sont obligées de s’en préoccuper si elles veulent pouvoir continuer à bénéficier de nos ressources. Ce qui nous aide en ce moment, c’est que le sujet climatique fait partie des priorités.  

Luis Martinez Villanueva. Je dirais que je suis modérément optimiste à propos de la COP21 car on entend toujours les mêmes discours. Je pense plutôt que c’est le consommateur qui a le pouvoir de nous soutenir en choisissant de consommer responsable.  C’est à lui de prendre conscience de cela et à personne d’autre.  C’est lui qui décide s’il fait entrer chez lui un produit "Frankenstein" dont il ne connaît pas la provenance ni les conditions de production, ou s’il choisit un produit qui vient directement du producteur.     

 

Novethic. En France notamment, le mouvement des circuits courts et de la consommation locale prend de l’ampleur. Comment faites-vous face à cette nouvelle concurrence ?  

Carlos Canales. Je pense que les deux concepts ne sont pas contradictoires. Si en France, nous voulons consommer du chocolat, des cafés ou des bananes, il faut forcément les importer des pays du Sud ! Il faut bien rappeler aux gens que ce sont des produits qui ne peuvent pas être produits dans le Nord, et qu’il ne s’agit pas de les remplacer par des produits non équitable. Si un consommateur veut acheter responsable il doit, soit arrêter de manger ces produits tropicaux, soit se tourner vers le commerce équitable. Evidemment, si l’on parle de pommes, de poires ou de raisins, il faut effectivement privilégier le local. L’idée n’est pas de faire venir des pommes du Chili. C’est pourquoi je ne vois pas la contradiction entre ces deux mouvements.  

Le commerce équitable permet aux producteurs de vivre dignement et de fournir des produits sains et bons pour l’environnement. Notre préoccupation majeure est de créer des synergies entre les différents mondes pour que le commerce équitable prenne de l’ampleur et soit plus fort. C’est également une opportunité pour que les consommateurs sachent vraiment d’où vient leur alimentation.

Propos recueillis par Concepcion Alvarez
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