Publié le 29 avril 2019

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

[Décryptage] Rémunérations excessives et optimisation fiscale : le début de la fin ?

En renonçant à son parachute doré Emmanuel Faber, le PDG de Danone, a ouvert un débat qu’Emmanuel Macron a soigneusement évité lors de sa conférence de presse, celui de la finalité de l’accumulation de richesses. L’envol des rémunérations des dirigeants des grands groupes multinationaux creusent toujours plus l’écart avec les salaires moyens de leurs employés. C’est une "bombe à retardement", y compris pour le Financial Times qui estime que "les dirigeants américains sont préoccupés par le capitalisme" !

Les écarts salariaux excessifs sont de plus en plus dénoncés, y compris chez les hauts dirigeants.
@erhuis1979

Samedi après samedi, les Gilets jaunes s’attaquent aux symboles de la richesse comme le Fouquet’s et aux magasins des centres-villes, lieux de consommation auxquels ils ne pourraient accéder, coincés par leur pouvoir d’achat limité et leur mode de vie. Ces coups de cymbale à répétition peuvent être interprétés comme la manifestation du sentiment que pendant qu’ils rament d’autres dansent et mangent du caviar sur le pont du Titanic.

C’est sans doute ce qu’Emmanuel Faber avait en tête quand il a évoqué devant les actionnaires de Danone, réunis en assemblée générale le 25 avril, "l'insoutenable concentration des richesses dans le monde, véritable bombe à retardement" pour justifier son renoncement au package de 28 millions d’euros (retraite chapeau et indemnité de non concurrence). Avec cette "décision personnelle", il siffle peut-être le début de la fin d’une partie lancée dans les années 90 qui a conduit les dirigeants à augmenter de façon exponentielle leurs rémunérations.

Ce mouvement repose sur un triptyque qui mine lentement mais surement le contrat social : l’obsession de la performance financière à court-terme liée à des modes de rémunération qui l’encourage basés sur des mécanismes d’optimisation fiscale qui permettent aux ultra-riches d’accumuler toujours plus de richesses personnelles. Mais à quoi servent-elles ?

Théorie du ruissellement

La polémique sur les dons spectaculaires pour la reconstruction de Notre Dame des familles Pinault, Arnault et Bettencourt qui ont pu débloquer des centaines de millions d’euros en quelques heures, renvoie au débat sur l’ISF. Ceux qui veulent le rétablir estiment que c’est le moyen de faire contribuer les très riches à l’effort collectif. Emmanuel Macron estime que sa suppression est : "une réforme pour produire, pas un cadeau pour les plus fortunés. Et il me semble que la meilleure orientation pour répondre au besoin de justice fiscale n’est pas d'augmenter les impôts de tel ou tel mais plutôt de baisser les impôts du maximum de nos concitoyens".

Cela permet d’encourager "l'investissement en direction de l'économie réelle, de la recherche, des usines, de la production", expliquait-il lors de sa conférence de presse. Son raisonnement est basé sur la théorie du ruissellement appliquée dans les politiques fiscales américaine et française, qui conduirait mécaniquement les plus riches à investir les sommes qu’ils ne versent plus aux impôts pour le bénéfice de tous. Le professeur Arnaud Parienty et quelques autres ont démontré que cette théorie n’ jamais été validée scientifiquement et qu’elle s’apparente plutôt à un dogme.

Des millionnaires patriotes

Or le dit dogme est bousculé même aux États-Unis qui en sont à l’origine. Le Financial Times titrait même le 22 avril sur ces dirigeants américains qui s’inquiètent des dérives du capitalisme. Au vu de l’écart qui se creuse inexorablement entre les salaires moyens et les rémunérations des dirigeants, les inégalités deviennent un sujet explosif qui pourrait animer la prochaine campagne présidentielle. Un groupe de "millionnaires patriotes" a même été créé et milite pour augmenter le montant des taxes payés par les plus riches.

Payratio

Écart croissant des salaires entre les PDG et leurs salariés. Source : FT

Le Green new deal proposé par la sénatrice Alexandria Ocasio Cortez accélère le mouvement. Il propose de taxer les ultra-riches pour financer la transition vers une économie bas carbone et inclusive.  Les temps changent comme le résume Jamie Dimon, Président de la banque américaine JP Morgan. Pour lui, "pour démontrer que nous dépensons de l'argent à bon escient, nous devrions investir plus dans les infrastructures et l'éducation. Et cela peut très bien passer par taxer davantage les riches".

Anne-Catherine Husson-Traore,  @AC_HT, Directrice générale de Novethic


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