Publié le 09 novembre 2018

FINANCE DURABLE

Énergies fossiles : dialoguer ou désinvestir, quel choix pour les investisseurs ?

Chez les investisseurs du monde entier, le charbon n’a plus bonne presse. Difficile pour des banques, assureurs ou fonds de pension ayant pignon sur rue, de garder dans ses portefeuilles ce symbole du réchauffement climatique. Faut-il maintenant élargir le désinvestissement aux autres énergies polluantes ou renforcer le dialogue avec les entreprises pour améliorer leurs pratiques ? C’est le dilemme d’un nombre croissant d’investisseurs.

Pour lutter contre le changement climatique, des ONG comme 350.org préconise le désinvestissement des entreprises du secteur pétrolier et gazier. Mais est-ce toujours la bonne solution ?
@350.org

En 2017, 123 millions d’euros d’actifs charbonniers ont été désinvestis par les investisseurs institutionnels français selon une étude de Novethic (1). Au total ce sont 70 % des encours des portefeuilles entreprises cotées qui sont concernés par les exclusions climat. Une dynamique loin d’être circonscrite à la France et au charbon : "le désinvestissement des énergies fossiles est un phénomène global", assure 350.org.

En septembre dernier, l’ONG comptabilisait près de 1 000 investisseurs institutionnels ayant rejoint le mouvement. Leur poids commence à peser : ils représentent plus de 6 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion, 120 fois plus qu’il y a quatre ans…

En France, l’un des derniers investisseurs institutionnels à avoir franchi le pas est l’Ircantec, le régime de retraite complémentaire des agents non titulaires de la fonction publique (2). Après avoir été stigmatisé par les ONG pour son financement des énergies fossiles, le fonds de pension a décidé de désinvestir de façon ciblée, notamment dans des entreprises pétrolières et gazières "intégrées" et "non compatibles avec une trajectoire 2°C".

L’engagement actionnarial, une dynamique montante

Pour autant, si le désinvestissement a un impact médiatique fort, son effet reste "limité" sur la production d’énergie fossile elle-même, assure Vincent Dufief, responsable des relations investisseurs de Total : "Lorsqu’un investisseur vend une action… Quelqu’un d’autre la rachète !" Et parfois par des investisseurs moins scrupuleux des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance), souligne-t-il.

En parallèle du désinvestissement – et du réinvestissement dans les énergies vertes - l’engagement ou dialogue actionnarial pour inciter les entreprises "à faire plus et plus vite face à l’ampleur des défis" prend de l'ampleur, souligne Laetitia Tankwe, conseillère du Président de l’Ircantec.

L’une des coalitions les plus en pointe sur le sujet est la Climate Action 100+. Elle regroupe plus de 300 investisseurs mondiaux. Elle demande plus de transparence et des scénarios 2°C aux 100 plus gros émetteurs mondiaux. "Pousser ainsi les entreprises dans la bonne direction" est une question de "devoir" et de "responsabilité", estime ainsi Nadine Viel Lamare, responsable de la création de valeur durable pour AP1, un grand fonds de pension suédois, membre de l’initiative.

Le dialogue, plus efficace que les désinvestissements ?

C’est aussi une question d’efficacité, assure de son côté Total, qui fait partie des entreprises ciblées. "Pour un PDG, l’actionnaire reste une partie prenantes prépondérante, c’est d’autant plus vrai pour les questions ESG. Le dialogue est efficace à la fois pour les questions de transparence sur les risques et scénarios climat, de gouvernance mais aussi de business", assure Vincent Dufief.

Patrick Pouyanné, le PDG de Total qui est intervenu lors du Positive Investors Forum 2018, organisé par Novethic le 6 novembre, confirme : "Le dialogue avec les investisseurs responsables est profitable à notre groupe. Cette année le conseil d'administration de Total a passé une heure sur la façon dont nous répondons aux questions ESG (environnement, social et de gouvernance)." 

"Quand nous sommes sortis du charbon, un modèle rentable, pour s’orienter sur des nouveaux business, plus petits, d’énergie renouvelables ou d’efficacité énergétique, cela a été dur. Nous avons eu besoin d’investisseurs qui nous soutiennent aussi dans ce que l’on fait de bien", souligne Anne Chassagnette, directrice du développement durable d’Engie. Sans quoi, l’entreprise peut être mise en péril.

Pour autant, souligne-t-elle, les actionnaires eux-mêmes doivent aussi parfois faire preuve de cohérence : "entre la lettre de Black Rock nous demandant de nous engager sur le bien commun et sur le long terme, et les rendez-vous investisseurs, les questions et préoccupations sont rarement les mêmes…"

Un silence qui incite les entreprises à demander aux investisseurs de les challenger davantage. "Ecrivez-nous!", ont ainsi réclamé, ensemble, directeurs développement durable et financier lors du Positive Investors forum organisé par Novethic le 6 novembre.

Béatrice Héraud @beatriceheraud 

(1)  173 nuances de reporting, analyse du reporting climat et ESG

(2)   L’Ircantec est le régime de retraite complémentaire obligatoire par répartition et par points du secteur public, dédié aux agents non titulaires de l’État et des collectivités publiques. Le 9 octobre 2018, il a décidé de "désinvestir des obligations du secteur pétrolier et gazier" et de se retirer des actions d’entreprises spécialisées du secteur ainsi que "des entreprises intégrées non européennes dont les dépenses d’investissement ne sont pas compatibles avec une trajectoire 2°C".


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