166 000 personnes boivent une eau contaminée par des substances toxiques, les PFAS, surnommés aussi “polluants éternels”, a dévoilé l’Agence régionale de Santé Auvergne-Rhône-Alpes. Les entreprises Arkema et Daikin, responsables des rejets de ces molécules dans le Rhône depuis des dizaines d’années, ne contribuent pas aux travaux nécessaires pour réduire la pollution de l’eau distribuée aux habitants.

L’étude ne fait que confirmer les craintes. L’eau du robinet de plus de 166 000 personnes est contaminée par des substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), des molécules chimiques persistantes dans l’environnement, qualifiées de “polluants éternels”. C’est le résultat d’une analyse publiée en janvier par l’Agence régionale de santé (ARS) Auvergne-Rhône-Alpes. Pour les habitants concernés, l’eau distribuée dépasse le seuil de qualité réglementaire défini par l’Union Européenne à 100ng/L pour la somme de 20 types de PFAS.

L’ARS demande aux communes de se mettre en règle face aux risques avérés : cancers, risques d’infertilité, baisse de la réponse immunitaire… Le chantier s’avère colossal. Les collectivités doivent présenter leur plan d’action pour réduire le taux de PFAS au-dessous du seuil de qualité réglementaire. Parmi les solutions, l’interconnexion des réseaux afin de diluer les contaminants ou encore le traitement par charbon actif. “Les délais peuvent être longs, plusieurs mois jusqu’à quelques années, car certaines mesures nécessitent des investissements et des travaux importants”, affirme auprès de Novethic l’ARS. En attendant, les habitants continuent de boire l’eau polluée.

Arkema et Daikin échappent aux travaux d’Hercule

Quant aux responsables de ces pollutions, l’ARS se contente de renforcer sa recherche de PFAS là où leur présence est déjà soupçonnée sans toutefois nommer les entreprises concernées. L’ARS précise par exemple les avoir recherchés dans les points de captage d’eau situés “à proximité de sites industriels préalablement identifiés comme émetteurs de PFAS”. Des contrôles inopinés des rejets d’Arkema et Daikin réalisés par la DREAL Auvergne Rhône Alpes ont par ailleurs eu lieu entre juin 2022 et novembre 2023, après la sortie d’un documentaire de Vert de rage. La DREAL précise que si le 6 :2 FTS, “composé rejeté principalement par Arkema”, ne figure pas dans la liste des 20 PFAS à surveiller selon l’Union Européenne, il se dégrade en d’autres PFAS “qui eux figurent dans la liste” et qui sont donc recherchés. La DREAL précise aussi à Novethic que “la recherche des sources de la pollution est complexe car elles sont multiples et en partie historiques”. Or aucune des deux entreprises ne sont mises à contribution pour les travaux d’Hercule qui vont être entamés.

Seule contrainte effective, Arkema doit, conformément à un arrêté préfectoral, stopper progressivement d’ici la fin d’année 2024 l’utilisation du PFAS 6:2 FTS, un PFAS qu’elle utilise depuis au moins 1973. Arkema a aussi mis en place un filtre à charbon fin 2022, ce que Daikin avait déjà fait en 2017. Interrogée par Novethic, Arkema affirme respecter les réglementations en vigueur et ajoute “que la connaissance scientifique évolue constamment” et qu’il y a “un manque de référentiels établis”.

Les contentieux se multiplient pour faire reconnaître la responsabilité des entreprises

Plusieurs collectifs veulent donc faire reconnaître la responsabilité d’Arkema et de Daikin dans les pollutions et espèrent obtenir des indemnisations. Parmi eux, “une quarantaine de communes, des agglomérations de communes, une fédération de pêche ou encore un syndicat des eaux”, liste auprès de Novethic Jean-Marc Hourse, l’avocat qui les défend. “Ils ont porté plainte contre X, même si X désigne Arkema et Daikin”. Deux juges d’instruction ont été saisis face à l’ampleur de l’affaire. “Notre objectif est d’établir la vérité sur ce que savaient les entreprises et sur ce qui aurait dû être fait au regard du principe de précaution”, explique l’avocat. En parallèle, un autre contentieux mené par un collectif d’habitants qui veut faire reconnaître le scandale sanitaire s’est pourvu en cassation.

Des précédents ont marqué les esprits. Aux États-Unis, un scandale a éclaté dès les années 1990 et a secoué l’opinion publique en 2019 avec la sortie du film Dark Waters. En janvier 2024, deux élus des Pays-Bas ont attiré l’attention de la préfecture de l’Oise sur les pollutions de l’usine Chemours. “Aux Etats-Unis, aux Pays-Bas, en Belgique… Les contentieux à l’étranger nous inspirent, nous voulons montrer que des juges à l’étranger n’ont pas eu peur de faire payer les entreprises pollueuses”, affirme auprès de Novethic Emma Feyeux, responsable de campagne de l’association Notre affaire à tous.

La pollution aux PFAS est “généralisée et sans aucun doute sous-estimée”, a alerté l’association Générations futures dans un rapport publié en janvier 2023. La Cour des comptes a également alerté, le 1er février 2024, sur des risques “chroniques” de pollution des cours d’eau et des sols et sur le manque d’études des impacts sanitaires et environnementaux. Quelques jours plus tard, le 7 février, un rapport remis au Premier ministre par un député formule 18 proposition pour s’attaquer à ce “sujet de santé publique”, parmi lesquelles interdire “urgemment” tous les rejets industriels, recenser l’intégralité des sites pollués, contrôler l’eau potable…Un nouveau référentiel pour la recherche des PFAS dans l’eau de consommation humaine devrait être fourni par l’ANSES en 2024. Une urgence pour stopper l’hémorragie, mais pas pour faire face aux dégâts déjà engendrés.

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