Le géant français de l’industrie chimique Arkema est de nouveau attaqué en justice. Mais cette fois ce sont 37 civils, dont 16 enfants, tous riverains de l’usine de Pierre-Bénite, près de Lyon, qui se sont joints à dix associations. Avec ce référé, ils demandent à l’industriel de réaliser des analyses pour mesurer l’ampleur de la contamination aux PFAS.

Les PFAS leur empoisonnent la vie. Et ce littéralement. Depuis que Laurène et son conjoint Thibault ont découvert que le sol et l’eau de leur commune étaient contaminés, ils s’inquiètent tous les jours des répercussions que cela peut ou pourrait avoir sur leur santé, mais surtout sur celle de leurs deux jeunes enfants, Nino 2 ans et Malo, 5 ans.
Cette famille habite depuis près de 10 ans à Brignais, une petite commune du Rhône, située non loin de "la vallée de la chimie". Cette zone est aujourd’hui la plus polluée en France aux PFAS, substances poly et per-fluoroalkylées, aussi appelés "polluants éternels" en raison de leur faible dégradation dans l’environnement. Ils seraient responsables de l’apparition de cancers, d’une baisse de l’immunité chez les enfants et pourraient aussi retarder le développement des fœtus, selon l’Agence européenne des produits chimiques (Echa). 
"On ne peut pas s’empêcher de faire le lien avec ma maladie", témoigne auprès de Novethic Laurène Leclercq, qui souffre aujourd’hui d’un problème de thyroïde, les PFAS étant aussi considérés comme des perturbateurs endocriniens. Avec une trentaine d’autres riverains, dont 16 enfants, et dix associations et syndicats, cette jeune mère de famille a déposé un recours en référé pénal environnemental au tribunal judiciaire de Lyon contre le groupe chimique Arkema, le 25 mai dernier. "On le fait pour nous, mais surtout pour nos enfants", expliquent Laurène et Thibault.

Un quotidien bouleversé


Ce couple est tombé des nues lorsqu’on leur a demandé de cesser de consommer les œufs de leurs propres poules. D’ailleurs, ces derniers ont été sélectionnés par la mairie de Brignais pour être analysés. Au moment où nous écrivons cet article, ils sont toujours en attente des résultats.
Au quotidien, la famille a essayé de trouver des solutions pour vivre avec cette épée de Damoclès que sont les PFAS. Notamment en installant un système de filtration de l’eau du robinet qu’elle sait polluée. "Mais qu’en est-il du lait de vache que nous buvons, ou des légumes que nous cultivons et que nous mangeons ? Sont-ils eux aussi contaminés ?", s’interroge le père de famille, qui s’avoue fortement démuni face au manque d’information et de communication sur le sujet de la part des autorités.
Dans la Vallée de la chimie, ce scandale sanitaire a éclaté en mai 2022 après le passage à l’écran de l’enquête menée par l’émission Vert de Rage et Envoyé Spécial. L’industriel Arkema est accusé de rejeter d’importantes quantités de PFAS dans les eaux du Rhône, et ce depuis des décennies, contaminant ainsi toute la zone. Suite à leur diffusion, un premier recours en justice avait été déposé par Notre affaire à tous contre cet industriel établi à Pierre-Bénite.

Une procédure d’urgence poussée par la société civile


"Au cours de cette dernière année, nous avons assisté à une prise de conscience de l’ampleur de la contamination et de ses impacts", explique Emma Feyeux, présidente de la branche lyonnaise de l’association Notre Affaire à tous, à l’initiative de la procédure d’urgence. "Nous avons vu peu à peu le grossissement de la réaction citoyenne, autour de mobilisations ou de réunions publiques, où plus de 200 personnes étaient parfois présentes".
L’association a donc estimé qu’il était important d’associer à leurs actions les habitants de la vallée de la chimie. Rendant ce référé "inédit", assure Emma Feyeux. "En plus de cibler les pollutions chroniques et non-accidentelles, il était essentiel de montrer la diversité des profils des victimes, riverains proches ou non du site, ayant des pathologies pouvant être reliées au PFAS ou ayant l’eau du robinet contaminée".
Avec cette procédure d’urgence, la justice pourra ainsi prendre des mesures contraignantes contre Arkema. Notamment celle de limiter à un kilogramme par mois les rejets de PFAS dans l’eau, contre actuellement près de 300 kilos, selon l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable. Contacté par Novethic, le groupe industriel, qui n’est pas en mesure de commenter le référé, explique que "le site de Pierre-Bénite respecte pourtant toutes les réglementations quant à ses rejets" et assure avoir "mis en place une solution innovante" pour "réduire les rejets de 6:2 FTS (molécule appartenant à la grande famille des PFAS, ndlr) de plus 90% d’ici 2024". 

Obtenir enfin des réponses


Des mesures qui pourraient être insuffisantes car au-delà de la question des rejets, se pose aussi celle de l’ampleur de la contamination. Aujourd’hui, l’ONG Notre Affaire à tous estime que ce sont "plus de 350 000 personnes qui seraient concernées par ce scandale sanitaire et environnemental". C’est pour cette raison qu’associations et riverains demandent également "à la justice qu’elle applique l’un des principes fondamentaux du droit environnemental, celui de pollueur-payeur, qu’aujourd’hui Arkema ne respecte pas", détaille la présidente de Notre affaire à tous, Emma Feyeux.
L’association réclame également "qu’une campagne de mesures de la contamination aux PFAS soit lancée et financée par Arkema, et ce dans un délai de six mois, avec des prélèvements de sang, de lait maternel, d’eau, de sol ou encore de denrées alimentaires dans un périmètre de 10 kilomètres autour du site de Pierre-Bénite".
"Nous attendons aujourd’hui des réponses à nos questions", demandent conjointement Thibault et Laurène, qui espèrent que leur action en justice permettra "d’ouvrir les yeux" sur ce scandale sanitaire. Un espoir partagé par Edith Metzger. Cette octogénaire, habitante de Pierre-Bénite depuis plus de 50 ans, et dont le sang a été analysée pour prouver la contamination élevée aux PFAS, veut que "la colère monte afin que les choses bougent pour les générations futures."
Blandine Garot

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