Publié le 20 janvier 2014

ENVIRONNEMENT

La teinture sans eau révolutionne l'industrie textile

Elle a tout de l'innovation « de rupture ». La technologie DyeCoo permet de teindre les textiles en se passant de l'eau, des additifs chimiques et du séchage. Adidas et Nike l'ont déjà adoptée pour le polyester. Reste à décrocher le Graal : le coton.

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Machines Dyecoo dans une usine Nike à Taïwan

Encore trop de produits chimiques dans les vêtements

Selon une nouvelle enquête de Greenpeace qui suit le sujet à la trace dans le cadre de sa champagne Detox de nombreux produits chimiques dangereux continuent d'être trouvés dans les vêtements vendus par les grandes marques, de fast fashion mais aussi de luxe. L'ONG a ainsi passé au crible 82 vêtements d'enfants achetés entre mai et juin 2013 dans 25 régions du monde et produits dans 12 pays différents dans ses laboratoires de l'université d'Exeter (Angleterre). Tous comportaient des traces de substances nocives (éthoxylates de nonylphénol (NPE), phtalates, produits poly fluorés, etc.)

Lors des Jeux Olympiques de Londres 2012, Abel Kirui devenait le premier champion à courir un marathon avec un T-shirt teint grâce au nouveau procédé sans eau DyeCoo, testé par Nike. Si le T-shirt n'a pas permis à Kirui d'obtenir l'or, il a mis en lumière l'intérêt des marques de sportswear pour cette technologie développée par une entreprise hollandaise, Feyecon, via sa start-up Dyecoo. D'ailleurs quelques jours plus tôt, Adidas n'avait-il pas annoncé la fabrication de 50.000 T-shirts 100% polyester teints avec le même procédé ? Au cœur de l'innovation se loge du CO2 pressurisé devenu « supercritique », une technologie jusque-là réservée à la décaféinisation et aux applications pharmaceutiques ou cosmétiques, mais devenue pertinente pour le textile, grâce à la R&D de Feyecon et à la prise de conscience environnementale.

Quand le CO2 devient « supercritique »

Prenez du CO2 et mettez-le sous pression, à la température adéquate. Il devient à la fois liquide et gazeux, permettant de fixer les couleurs sur le polyester sans consommer d'eau ni produits chimiques. « C'est tout l'intérêt du système, en particulier face aux problèmes de pollution des eaux », explique François Litty, le directeur de l'Institut Français de l'habillement et du textile à Mulhouse (IFTH), dont l'Institut avait réalisé un prototype au CO2 il y a plusieurs années. Dans une teinture classique, il faut ajouter des additifs chimiques pour que les pigments deviennent solubles. Avec le CO2 ce n'est pas le cas. Il en découle une économie de 25 litres d'eau par T-shirt et l'élimination de la pollution liée aux additifs chimiques, qui reste un des points noirs de la filière, d'après les rapports Dirty Laundry de Greenpeace (voir encadré).

Bénéfices en cascade : moins d'énergie, moins de temps

DyeCoo économise aussi du temps et de l'énergie de manière conséquente : en partie grâce à l'absence de séchage, le process « réduit le temps de teinture de 40%, l'usage d'énergie de 60%», déclarait Kuenlin Ho, un des dirigeants de l'usine FENC, lors de l'inauguration d'une première machine DyeCoo à Taïwan, le décembre 2013. L'usine FENC, qui fournira Nike, est la deuxième de grande taille à utiliser la technologie hollandaise, après celle de Yeh Group en Thaïlande, qui approvisionne Adidas.

La technologie pourrait-t-elle un jour remplacer totalement la teinture à l'eau pour le 100% polyester ? « Nous l'espérons, mais il restera probablement toujours une part de teintures à l'eau », concède le directeur commercial de DyeCoo, Ian Spoelstra. Avec un investissement entre 2,7 et 3 millions d'euros par machine - un coût qui ne semble pas démesuré à François Litty -, le retour sur investissement est rapide, d'après DyeCoo : trois ans, sur la base d'une capacité de 3 000 kilos/jour. Pour autant, son entreprise vise un déploiement graduel, pour le moment, sur un nombre restreint de pays pour concentrer la maintenance : Taïwan et la Turquie, en première phase puis la Corée du Sud. Et bien qu'elle affirme vouloir contribuer à une planète plus propre, DyeCoo n'entend pas mettre ses brevets dans le domaine public.

La prudence est aussi de mise chez les marques : « la technologie est encore jeune, il est difficile de savoir si à terme 100% du polyester sera teint avec », explique-t-on chez Adidas. Nike, qui est entré au capital de DyeCoo, annonce de son côté vouloir « collaborer avec les usines de teinture progressistes, les fabricants de tissus et les marques de prêt-à-porter pour déployer la technologie ». Dans l'immédiat, seuls les habits 100% polyester sont concernés (surtout T-shirts de sport et vêtements féminins) ce qui pèse au global (mélanges inclus) 39 millions de tonnes à teindre en 2015, d'après Nike.

Prochaines étapes : le nylon et le coton

Innovation encore jeune, la teinture au CO2 pourrait s'ouvrir dès 2014 au nylon, d'après Dyecoo, avant, peut-être, le « Graal » du coton : « Sur le nylon la technologie est prête mais les teintures doivent être développées et certifiées. Sur le coton, nous avons une preuve de concept », précise Ian Spoelstra. Cette dernière étape, qui nécessitera des colorants réactifs et quelques composants chimiques, aurait particulièrement motivé Ikea Green Tech d'investir dans DyeCoo, rejoignant ainsi en 2013 Nike, Yeh Group et Feyecon au capital de la start-up.

(1) DyeCoo a été baptisé « DryDye » par Yeh Group et Nike a déposé la marque « ColorDry ».

Thibault Lescuyer
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