Une enquête menée par le journal Le Monde et Radio France montre que le secteur français des eaux en bouteilles a régulièrement fraudé et dissimulé des pratiques illégales dans ses chaînes de production. C’est une nouvelle remise en cause de l’éthique et de la transparence des industriels de ce secteur, déjà plusieurs fois pointés du doigt ces dernières années.

Vittel, Hépar, Perrier, Cristalline, St-Yorre…. Plusieurs marques d’eau en bouteille, commercialisées par les géants Nestlé Waters ou Alma, sont au cœur d’un scandale inédit révélé par une enquête publiée le 30 janvier par Le Monde et Radio France. Elles auraient durant plusieurs années fraudé la réglementation en matière de traitement de leurs eaux minérales. 
La réglementation impose en effet que les eaux commercialisées comme “eaux minérales naturelles” ne soient pas désinfectées ou ne subissent pas des filtrations trop importantes. L’objectif de ces réglementations étant de préserver la qualité de la composition minérale et microbiotique des eaux, que les industriels utilisent d’ailleurs comme argument commercial. 
Pourtant, dès 2020, les services de l’État ont identifié que certains forages d’industriels utilisaient ces systèmes de filtration et de traitement des eaux contraires à la réglementation. Mais la fraude ne s’arrête pas là.

Eaux minérales : des fraudes à grande échelle


Les industriels auraient aussi pratiqué des “mélanges d’eaux non autorisés de plusieurs sources exploitées“, ainsi que des mélanges avec de “l’eau du réseau” (l’eau du robinet), ou des “adjonctions de gaz carbonique industriel dans des eaux minérales dites “naturellement gazeuses”” selon Le Monde. En d’autres termes, les industriels ont donc commercialisé pendant des années des eaux minérales qui n’auraient pas dû être vendues comme telles, des eaux filtrées, ne respectant pas la minéralité naturelle, avec des traitements irréguliers.
Malgré les notes des enquêteurs des services de l’État, Alma assure à Novethic, n’être “en aucun cas concernée” par les informations diffusées dans Le Monde. “La sécurité sanitaire et alimentaire de nos eaux n’a jamais été remise en cause. Nos eaux minérales et de source sont conformes aux arrêtés préfectoraux autorisant leur embouteillage et ne font pas l’objet de filtrations non autorisées”, précise le groupe. Contactée par Novethic, Nestlé Waters confirme de son côté “des erreurs conduisant à des enjeux de conformité” et l’utilisation de mesures “qui n’étaient pas en ligne avec le cadre réglementaire“. 
Pendant des mois, peut-être des années, certains industriels ont en tout cas dissimulé des problèmes de conformité au sein de leurs productions d’eaux en bouteilles, et ce, alors qu’elles continuent de communiquer sur le caractère pur et sain de leurs produits. Ce n’est que plus d’un an après les premiers constats de la DGCCRF que Nestlé Waters a admis, lors d’un rendez-vous en 2021 avec la ministre déléguée à l’Industrie, avoir utilisé sur tous ses sites de conditionnement, des traitements illégaux, sans que l’affaire ne soit toutefois rendue publique. Alors que les eaux en bouteille avaient déjà été pointées du doigt pour leur contamination aux nanoparticules de plastique, c’est une nouvelle preuve du manque de transparence du secteur.

Des questions qui s’amplifient autour des eaux en bouteilles


La multiplication de ces scandales finira-t-elle par détourner les consommateurs des eaux en bouteilles ? C’est possible selon Nathalie Davoisne, chargée d’étude au Centre d’Information sur l’eau. L’organisation mène depuis 27 ans une étude sur la perception des consommateurs sur l’eau, et selon la spécialiste, “la courbe de préférence s’inverse progressivement depuis 20 ans en faveur de l’eau du robinet, qui est perçue comme un produit plus écologique et plus surveillé“.
Karine Sanouillet, experte grande consommation, abonde : “ces marchés des eaux en bouteille se portent encore relativement bien, mais on voit de plus en plus de risques émerger : risque lié au plastique, risque environnemental, risque lié à l’accès à l’eau… Chaque nouveau scandale, chaque nouvelle affaire est susceptible d’amplifier les questions des consommateurs sur l’eau qu’ils achètent.
Reste que cette affaire est aussi la preuve du lobbying mené par les industriels des eaux embouteillées pour tenter de préserver leur image. En l’occurrence, Nestlé Waters a demandé, lors du rendez-vous avec le ministre de l’industrie en 2021, l’assouplissement de la réglementation sur les traitements autorisés pour les eaux minérales naturelles. L’industriel a obtenu gain de cause en février 2023, suite à une réunion interministérielle, ce qui a permis au secteur de continuer à exploiter ses forages avec des systèmes de filtration.
Certains liens entre les industriels de l’eau et l’exécutif peuvent d’ailleurs susciter les interrogations : Hélène Courades, qui était cheffe de cabinet de la ministre de l’Industrie à l’époque où Nestlé Waters a rencontré l’exécutif, est depuis devenue directrice générale de Boissons Rafraîchissantes de France, un groupe représentant les intérêts du secteur des boissons, dont Nestlé Waters est un des principaux adhérents. Ce qui apporte, encore, de l’eau au moulin de la controverse sur la transparence du secteur.

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