Publié le 07 novembre 2014

L'APRES PETROLE

Au Québec, les sables bitumineux menacent le fleuve Saint-Laurent

Depuis quelques semaines, les associations écologistes et les représentants de la population des communes qui bordent le Saint-Laurent se mobilisent pour défendre l’immense fleuve québécois et son écosystème. Selon eux, le transport des sables bitumineux exploités à l’ouest du pays le menace, ainsi que toute la province.

 

 

Tanker naviguant sur le fleuve Saint-Laurent partiellement gelé en février 2012
© Renault Philippe / Hemis.fr

Le 24 septembre, le navire Minerva Gloria est le premier à quitter le port de Sorel-Tracy, à 70 km au nord-est de Montréal. Il est suivi, le 19 octobre, par le Genmar Daphne. Ces deux pétroliers chargés de sables bitumineux ne sont pas passés inaperçus sur le Saint-Laurent, qui traverse Montréal.

Mais ce qui a mis le feu aux poudres, c’est l’autorisation donnée aux superpétroliers par le gouvernement canadien sans même consulter la population ni l’avertir et, parallèlement, l’avancement du projet Energie Est de la compagnie TransCanada. Ce projet prévoit de convertir un gazoduc existant en pipeline et de construire un oléoduc afin de transporter le pétrole produit dans l’ouest du pays vers de nouveaux marchés, notamment européens.

"Les Québécois se mobilisent, car ils ont conscience qu’on veut leur enfoncer dans la gorge un projet pour lequel ils assumeront tous les risques, sans en retirer les avantages", affirme Patrick Bonin, responsable de la campagne Climat-Énergie de Greenpeace Canada.

 

Fatal pour les bélougas

 

La production de ce pétrole de sables bitumeux génère plus de gaz à effet de serre que le pétrole "classique". Lourd et épais, il est aussi plus difficile à récupérer dans l’eau. "On parle de 175 superpétroliers de plus sur le fleuve par an. C’est une menace pour les industries de pêche et de tourisme et ce serait un coup fatal pour les bélougas. Le port de Cacouna est un habitat essentiel de l’espèce menacée", met en garde Patrick Bonin.

 Les autres formes de transport aussi posent problème. Si le projet Energie Est voyait le jour, "l’oléoduc traverserait des cours d’eau majeurs et une région très peuplée. En cas de rupture, le pétrole serait à quelques heures des prises d’eau potable de la ville de Montréal", précise le responsable de Greenpeace. Quant au transport ferroviaire, il est aussi pointé du doigt pour son manque de sécurité. L’an dernier, l’explosion d’un train transportant du pétrole brut avait fait 47 morts, à Lac-Mégantic, une ville située à seulement 250 km de Montréal… 

 

Le transport de pétrole en hausse de 28 000 % depuis 2009

 

Au-delà de la défense du fleuve, c’est donc bien la question de l’exploitation pétrolière, et particulièrement celle des sables bitumeux, qui est au centre de la mobilisation citoyenne québécoise. 97% des réserves du Canada, troisième puissance pétrolière mondiale, existent sous cette forme. Les sables bitumineux sont concentrés dans la province de l’Alberta, fief du Premier ministre Stephen Harper. Le gouvernement veut miser sur la richesse de son sous-sol. "L’exploitation des ressources naturelles du pays est la pierre angulaire de la politique de développement économique du gouvernement", déplore Patrick Bonin.

 

Pour croître, les compagnies pétrolières doivent trouver de nouveaux marchés, à l’export. "Depuis 2009, le transport de pétrole au Canada a augmenté de 28 000% !", pointe Greenpeace. "Affréter des trains pour traverser le pays coûte cher et ne permet de transporter que de faibles volumes. Les pipelines sont la clé de voûte de l’expansion des sables bitumineux. Pour s’ouvrir de nouveaux horizons et vendre au prix du marché international, les producteurs doivent accéder à un port", explique Sydney Ribaux, directeur général de l’association environnementale Equiterre. Leurs projets étant actuellement bloqués au sud par les Etats-Unis – Keystone XL – et à l’ouest par la Colombie-Britannique – Northern Gateway –, les ports québécois sont en ligne de mire à l’est. 

 

Le 30 octobre, TransCanada a déposé son Projet Energie Est auprès de l’Office national de l’énergie, qui dispose maintenant de 15 mois pour rendre son avis. Avec ses 1,1 million de barils par jour, c’est le plus grand projet d’Amérique du Nord. Il traverserait 6 provinces. Selon les associations, il permettrait surtout aux producteurs albertains d’exporter leur pétrole. Le Québec, lui, n’en profiterait que peu.

 

Le Québec peut encore refuser de collaborer

 

La décision finale reviendra au gouvernement canadien. "La question fera débat au moment de l’élection de 2015. Les partis fédéraux devront se positionner sur le projet", assure Sydney Ribaux. Mais le Québec aura tout de même son mot à dire. "La province n’a pas de droit de veto, mais peut refuser de collaborer. C’est déjà arrivé. Les entreprises ne peuvent pas opérer dans un contexte hostile", explique Pierre-Olivier Pineau, expert en politiques énergétiques et professeur à HEC Montréal.

 

En déplacement au Canada cette semaine, François Hollande a profité de sa visite pour rappeler l’importance capitale de la lutte contre le changement climatique. Mais depuis l’Alberta, le Président a également encouragé les entreprises françaises à investir massivement dans l’industrie des sables bitumineux. Une position incohérente alors que la France accueillera dans un an la conférence onusienne sur le climat. Et que les sables bitumineux sont responsables de deux tiers des émissions de gaz à effet de serre du Canada.Une situation qui a conduit le Canada à… se retirer du protocole de Kyoto en 2011.

Johanna Sabys
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