Publié le 11 novembre 2015

L'APRES PETROLE

Le nucléaire : une bouée de sauvetage pour le climat ?

Quelle place peut jouer le nucléaire dans la lutte contre le réchauffement climatique ? A l’approche de la conférence onusienne sur le climat, la COP21, les pro-nucléaires multiplient les arguments pour placer cette énergie au rang des décarbonées. Ce contre quoi luttent les ONG qui viennent de publier un rapport de 23 pages pour dénoncer cette fausse bonne solution au climat. A ce jour, une trentaine de pays dans le monde dispose de centrales nucléaires. Parmi eux, la France qui, si elle prévoit de réduire sa part d’ici 2025, mise encore largement sur cette énergie.

Une centrale nucléaire en construction près de la ville de Haiyang, dans la province chinoise du Shandong, le 12 septembre 2015.
Tang ke / AFP

Ils s’étaient faits plutôt discrets ces derniers mois, mais à l’approche de la conférence climatique de Paris (COP21), ils reviennent à la charge. Les partisans de Nuclear for climate, une initiative qui rassemble 140 associations pro-nucléaires dans le monde lancée en 2014 notamment par la Sfen (Société française d’énergie nucléaire), ont publié début novembre une étude qui explique pourquoi l’énergie nucléaire est une solution au défi du changement climatique.  

"Le nucléaire fait partie des énergies bas-carbone qui peuvent être mises en place tout de suite à grande échelle", écrivent-ils. Citant le rapport 2014 sur l’énergie dans le monde de l’AIE (Agence internationale de l’énergie), ils expliquent que l’énergie nucléaire a permis, depuis 1971, d’éviter l’équivalent de deux années d’émissions de CO2 au plan mondial. Et que d’ici 2040, ce sont quatre années supplémentaires d’émissions qui pourraient être évitées. Par ailleurs, selon leurs calculs, seuls 8 % des 1 200 scénarios analysés par le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) se passent de nucléaire pour rester sous la barre des 2°C.   

C’est pourquoi ils demandent à ce que la CCNUCC (Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques), organisatrice des conférences des parties (COP), reconnaisse l’énergie nucléaire comme une énergie bas-carbone et qu’elle la fasse entrer dans les mécanismes de financement auxquels toutes les autres énergies bas-carbone sont éligibles. De la même façon, la Sfen s’étonne que le nucléaire ait été exclu du label financier "transition énergétique et climat", annoncé le 23 septembre par la ministre de l’Ecologie Ségolène Royal, et demande "à ce qu’il puisse être éligible au même titre que les autres solutions de lutte contre le changement climatique".  

 

17 % de nucléaire en 2050 au niveau mondial  

 

En 2014, on comptait 438 réacteurs nucléaires en fonctionnement à travers le monde dans une trentaine de pays, pour une puissance de 376 gigawatts (GW). Avec 58 réacteurs, la France dispose du parc nucléaire le plus important du monde au regard de sa population, et se situe au deuxième rang pour la production mondiale d'électricité nucléaire derrière les Etats-Unis, qui comptent 99 réacteurs.  

Selon l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique), qui a publié le 20 octobre son rapport annuel sur le changement climatique et l’énergie nucléaire, la puissance installée pourrait passer à 632 GW d’ici 2030 et plus que doubler d’ici 2050 avec 964 GW. L’AIEA qui défend elle aussi l’atome comme "une source d’énergie disponible pour répondre au défi du changement climatique".  

Si l’on regarde le scénario 2DS de l’AIE (Agence internationale de l’énergie), la part du nucléaire dans le mix électrique mondial devrait passer de 10,8 % en 2014 à 17 % en 2050. Dans son dernier rapport, publié en 2014, le GIEC pour sa part classe l’énergie nucléaire parmi "les sources d’approvisionnement en électricité à faible émission de carbone" et la qualifie "de technologie mature". En revanche, il pointe toute une série d’obstacles et de risques tels que "la sécurité opérationnelle, la gestion des déchets, l’accroissement des risques de prolifération, des risques financiers et réglementaires ou encore une opinion citoyenne défavorable".  

 

Des risques multiples

 

Des arguments repris dans un rapport interassociatif (Amis de la Terre, France Nature Environnement, Greenpeace, Réseau action climat, Sortir du nucléaire, Fondation Heinrich Böll et Wise) publié le 27 octobre dernier. Risques de prolifération, d’accidents majeurs avec une fréquence "130 fois plus élevée que celle théoriquement visée par les démonstrations de sûreté", risques liés aux événements climatiques extrêmes ou aux nouvelles menaces terroristes, accumulation des déchets radioactifs sans véritable solution de stockage et démantèlement des sites, sont autant de défis auxquels doit faire face l’industrie du nucléaire.  

Mais surtout le rapport s’interroge sur l’efficacité réelle du nucléaire à éviter les émissions de CO2 et donc à avoir un impact positif sur le changement climatique. A première vue, elle n’émet pas de CO2…de façon directe. En revanche, si l’on regarde son cycle de vie complet (extraction de l’uranium, construction des réacteurs, déchets, démantèlement), ses émissions indirectes ne sont pas nulles. Elles sont de l’ordre de plusieurs dizaines de grammes de CO2 par kilowatt-heure, un niveau proche des renouvelables qui émettent elles aussi de façon indirecte du CO2, mais bien en-dessous des fossiles. "Le nucléaire n’est donc pas une énergie décarbonée", tranche Yves Marignac, auteur de l’étude et directeur de Wise Paris.  

Par ailleurs, le nucléaire a-t-il permis de maîtriser les émissions de CO2 ? "De façon marginale", conclut le rapport des ONG. Quelque 1,5 milliard de tonnes de CO2 ont été évitées par an grâce au nucléaire, soit un peu moins de 4 % des émissions mondiales annuelles. "Le nucléaire a tout au plus retardé de quelques années la croissance des émissions mais n’en a jamais inversé la dynamique", constate Yves Marignac. "Il ne se pose donc pas en alternative au mode de développement responsable de la croissance des émissions". En France, le nucléaire n’a ainsi conduit qu’à environ 15 % de la baisse des émissions.  

Enfin peut-il être une solution au changement climatique ? Il semble peu probable que le nucléaire soit la principale solution car cela supposerait un changement d’échelle du parc qui est "hors de portée dans les délais compatibles avec les objectifs de réduction des émissions", note le rapport. Dès lors, il ne pourrait jouer qu’un rôle de complément mais "au vu de son fonctionnement, aussi continu que possible, et de sa structure hyper-centralisée, il ne peut pas venir en complément des énergies renouvelables qui ont une production variable et décentralisée" explique Yves Marignac. "Pour se développer, les renouvelables ont besoin d’une énergie complémentaire pilotable comme le thermique qui servirait à court terme pour la transition". Dans ce schéma, le nucléaire est donc voué à être remplacé par les renouvelables.

C’est ce qui se passe actuellement en Allemagne. Largement critiquée pour sa sortie du nucléaire, qui s’est opérée en ayant recours au charbon, elle représente au contraire un modèle à suivre selon Yves Marignac.  

 

L’Allemagne sur la bonne voie  

 

Depuis 15 ans, le pays est engagé dans une transition énergétique combinant la sortie du nucléaire, accélérée après la catastrophe de Fukushima, avec un fort développement des énergies renouvelables et une baisse du charbon après un rebond. Les résultats sont probants : une augmentation de 110 térawattheures (TWh) à partir de renouvelables entre 2004 et 2014, et une baisse de la production d’électricité à partir du nucléaire de 70 TWh, et de 33 TWh à partir de charbon sur la même période.  

La France n’emprunte quant à elle pas la même voie. Dans la loi de transition énergétique, votée cet été, le gouvernement prévoit une réduction de la part du nucléaire dans le bouquet électrique qui représenterait encore 50 % à l’horizon 2025 contre un peu plus de 75 % actuellement, avec un plafonnement de sa puissance à son niveau actuel de 63,2 gigawatts (GW). Confiant quant à l’avenir de cette énergie, Jean-Bernard Levy, le PDG d’EDF, a annoncé le 23 octobre dernier qu’il prévoyait de construire dans l’Hexagone, "plusieurs dizaines" d’un nouveau modèle d’EPR, en remplacement du parc actuel. "À partir de 2028, 2030, nous allons commencer à installer en France des EPR nouveau modèle", a ainsi déclaré Jean-Bernard Lévy, précisant qu’ "en 2050, 2055, on en aura 30, 35 ou 40".  

Pour Yves Marignac, de Wise Paris, "le modèle économique d’EDF est de plus en plus contradictoire avec la dynamique du marché de l’énergie et le défi climatique. C’est une entreprise aux abois". Le réseau Sortir du nucléaire a par ailleurs porté plainte au Tribunal de grande instance contre EDF pour publicité mensongère. L’entreprise a déjà été rappelée à l’ordre à deux reprises par le jury de déontologie publicitaire pour ses campagnes sur une électricité "sans émissions de CO2" et "bas-carbone". "Ce glissement dans la sémantique mène à confondre le nucléaire dans les énergies renouvelables", déplore Danyel Dubreuil, coordnateur des campagnes au sein du réseau.  

Outre la France, d’autres pays tels que l’Inde, le Japon, ou la Chine comptent sur le nucléaire pour la transition énergétique. L’empire du Milieu compte actuellement 29 réacteurs nucléaires mais souhaite en construire 5 à 8 par an pour disposer d’ici 2030 de 110 centrales actives, avec une puissance de 150 GW.  

Mais ces pays restent toutefois minoritaires. Au total, sur les 156 contributions climatiques remises à la CCNUC, seuls sept pays mentionnent le nucléaire. "Le nucléaire ne semble donc pas être appelé à jouer un rôle central", conclut Christiana Figueres, la secrétaire générale de la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. En 2014, dans le monde, les énergies renouvelables ont représenté près de la moitié de la nouvelle capacité de production électrique mondiale, bien loin devant le nucléaire.

Concepcion Alvarez
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