Publié le 06 août 2015

L'APRES PETROLE

Déchets nucléaires : à Bure, la mobilisation regagne du terrain

À Bure, aux confins de la Meuse et de la Haute-Marne, cela fait vingt ans que les opposants luttent contre le projet Cigéo qui prévoit l’enfouissement profond des déchets nucléaires les plus radioactifs de l'Hexagone. Depuis ce lundi, ils reçoivent le renfort de quelques centaines de militants venus de France et d’Europe. Pendant une semaine, ils sont rassemblés dans un camp, situé sur un terrain privé, à quelques kilomètres du futur centre de stockage. L'objectif : relancer la lutte locale. Reportage.

L'accueil du camp VMC, installé à quelques kilomètres du futur site d'enfouissement de déchets nucléaires.
Jean-Christophe Verhaegen / AFP

Des dizaines de tentes colorées ont poussé au milieu des bottes de paille. Et les toits pointus de plusieurs chapiteaux se devinent entre les arbres. Dans le plateau du Barrois, niché entre la Meuse et la Haute-Marne, l’ancienne gare de Luméville-en-Ornois, un terrain privé de huit hectares acheté par un groupement de militants, a été transformée en lieu de réflexion et d’échanges.

"L’objectif est de trouver tous ensemble des manières de résister à des grands projets d’aménagement du territoire issus du capitalisme et imposés de façon autoritaire", explique Yann, l’un des participants au camp. Parmi ces projets jugés "inutiles", il y a bien sûr l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le barrage de Sivens, le Center Parcs de Roibon, la voie ferrée Lyon-Turin… et aussi le projet Cigéo d’enfouissement profond de déchets nucléaires à Bure, près duquel le camp s'est installé lundi 3 août.

 

80 000 m3 de déchets radioactifs

 

C’est en effet dans ce village de 93 habitants que l’État prévoit de stocker jusqu’à 80 000 m3 de déchets radioactifs ayant une durée de vie estimée entre quelques milliers d’années et plusieurs centaines de milliers d’années. Ces "colis" seront enfouis dans des couches d’argile, à 500 mètres sous terre, pendant au moins 120 ans.

S'ils ne représenteront que 0,2 % du volume des déchets nucléaires produits, ils concentreront 98 % de la radioactivité émise par ces résidus. Actuellement, les déchets radioactifs issus de l'industrie nucléaire sont stockés en surface. Les plus radioactifs d'entre eux se trouvent à La Hague, Marcoule et Cadarache.

"C’est parce que ce projet est emblématique du système contre lequel on se mobilise que nous avons choisi de venir à Bure", poursuit John, un autre participant au camp. "Cela fait un an qu’on prépare l’événement avec un collectif de soixante personnes, issues de mobilisations et d’horizons différents, en collaboration avec les associations locales. L’idée était aussi de venir renforcer la lutte locale."

 

Le stockage profond comme solution

 

Une lutte qui a commencé il y a plus de vingt ans, en 1994, quand les premières explorations géologiques ont démarré, mais qui s’est quelque peu essoufflée avec les années. En 2000, un laboratoire de recherche a été créé en plein milieu des champs de céréales par l’Andra (agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) afin d'effectuer des tests. Depuis, 1,5 km de galeries souterraines ont été creusées, et un rapport des scientifiques de l’Andra a conclu en 2005 à la possibilité de confiner durablement la radioactivité dans la roche argileuse de Bure.

Les déchets radioactifs seront stockés dans des "colis" en inox, puis enfouis à 500 mètres sous terre.

 

En juin 2006, le Parlement a voté une loi validant le stockage profond comme solution à la gestion des déchets radioactifs à long terme. Elle autorisait également la poursuite des études à Bure et précisait que le projet développé par l’Andra devrait être réversible. C’est-à-dire qu’il sera possible de revenir sur la décision d’enfouir les déchets et de les récupérer.

 

L'amendement Cigéo retoqué par les Sages

 

Début juillet, coup de théâtre à l'Assemblée. L'amendement Cigéo actant la réversibilité du projet mené à Bure a été adopté dans le cadre de la Loi Macron (article 201), dans un hémicycle désert et avec le recours à l'article 49-3. Auparavant, 28 tentatives - répertoriées par l’association Mirabelle Lorraine Nature environnement, opposée au projet, avaient été menées pour le faire passer.

Les questions sensibles sur la possibilité de récupérer les déchets enfouis, sur le délais, ou le coût d'une telle opération, ont ainsi été évitées. "Toutes ces questions méritaient un vrai débat, qui a été escamoté" a déploré Denis Baupin, député EELV de Paris. Les élus écologistes avaient écrit au Conseil constitutionnel "pour attirer son attention sur les différents points d’inconstitutionnalité que pose cet amendement et sur la manière dont il a été adopté". Les Sages l'ont finalement retoqué dans la nuit du mercredi 5 au jeudi 6 août. Un nouveau texte devrait être présenté début 2016.

Mais ce passage en force de l’amendement Cigéo a encore attisé le mécontentement des militants opposés au projet. La coordination Bure Stop dénonce ainsi dans un communiqué un procédé "totalement inféodé au pouvoir des lobbies industriels et terriblement méprisant de l’opinion citoyenne".

 

Une population consciente des retombées économiques

 

Une opinion citoyenne qui a été plusieurs fois interrogée sur le projet Cigéo. "Ce qu’il en est ressorti, c’est que la population est intraitable sur la question de la sûreté. Elle veut être rassurée là-dessus", précise Jean-Paul Baillet, directeur général adjoint de l’Andra et directeur du site. Il précise que personnellement, il préfèrerait vivre près d’un site d’enfouissement de déchets radioactifs que près d’un site Seveso 2.

"Par ailleurs, poursuit-il, la population est également consciente des retombées économiques du projet en termes de création d’emplois et d’investissements dans les infrastructures des communes alentour". Jean-Paul Baillet n’hésite d’ailleurs pas à rappeler que tous les maires favorables au projet ont été réélus aux dernières élections.

 

Des galeries souterraines sont creusées pour recevoir les premiers déchets radioactifs en 2030.

Une poubelle nucléaire ?

 

Un argument qui fait grincer des dents les militants et notamment Xavier, des Bure-hâleurs, un groupe de musiciens militants. Il est né dans la région et s’est installé depuis quelques semaines devant le laboratoire de l’Andra pour manifester de façon pacifique, banderoles et drapeaux à l’appui : "Ici, il n’y a pas que la perméabilité des sols qui est en cause, il y a aussi la permissivité des gens".

Même constat chez John, participant au camp : "La population est écrasée par le projet avec de l’argent public massivement déversé. C’est pourtant révoltant de transformer la Meuse en poubelle nucléaire sans garantie pour les citoyens. Nous, nous demandons l’arrêt total et immédiat du nucléaire".

Jusqu’au 10 août, des débats sur la lutte de territoires, le nucléaire, les migrants et la répression policière, ou encore sur la conférence climatique de Paris (COP 21) sont organisés sur le camp anticapitaliste et antiautoritaire VMC. VMC pour Vladimir, Martine & Co - ou Vladimir Martynenko -, en hommage au conducteur russe de la déneigeuse qui a provoqué le crash de l’avion du PDG de Total, Christophe De Margerie, et qui est toujours en détention à ce jour. "Nous voulions soutenir cette homme qui paye le prix fort alors qu'il était simplement au mauvais moment, au mauvais endroit."

Pour l’heure, l’Andra continue d’étudier la constructibilité du site. Elle doit démarrer sa phase industrielle pilote en 2025. La mise en route officielle est prévue pour 2030 avec des déchets radioactifs à moyenne activité. Les déchets les plus dangereux ne devraient arriver qu’en 2075. Mais la question du coût, entre 16 et 36 milliards d'euros selon les estimations, n'a pas encore été tranchée.

Concepcion Alvarez, envoyée spéciale à Bure
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