Publié le 02 septembre 2015

ISR / RSE

Désinvestissement des énergies fossiles : le mouvement prend de l'ampleur

L'ONG Go fossil free continue de mener la bataille du désinvestissement des énergies fossiles à travers le monde, en appelant les fonds universitaires, les fonds de pension ou les fondations à exclure de leurs portefeuilles les entreprises engagées dans les énergies fossiles. Le 1er septembre, à l’initiative de 350.org et du Parti vert européen, de grands acteurs du mouvement étaient réunis à Paris pour faire un point sur la situation. À quelques semaines de la COP 21, ils ont aussi lancé la campagne "désinvestissons pour Paris", dans un pays où la démarche est encore balbutiante.

Des militants de l'ONG 350.org font rouler une bulle carbone au Trocadero, le 1er septembre 2015.
350.org

Exclure les entreprises engagées dans les énergies fossiles des portefeuilles d’actions des investisseurs institutionnels, fonds éthiques, fonds universitaires et autres. C’est la bataille engagée par la campagne Go fossil Free, émanation de 350.org, ONG engagée dans la lutte contre le changement climatique depuis plusieurs années maintenant.

Son objectif : "changer le script du business as usual" et opérer la transition énergétique le plus rapidement possible, car les énergies fossiles (charbon en tête mais aussi pétrole et gaz) sont la première cause du réchauffement climatique et représentent 80 % des émissions mondiales de CO2 et 67 % des émissions de gaz à effet de serre. C'est ce qu'est venu rappeler Bill McKibben, conseiller principal et co-fondateur 350.org, lors d’une conférence de lancement de la campagne "Désinvestissons pour Paris" (en référence à la COP 21) le 1er septembre dans la capitale française.

 

Un mouvement qui fait tache d’huile

 

Il y a 5 ans, c’est un petit campus de la banlieue de Philadelphie qui avait lancé le mouvement. Suivant les recommandations d’une poignée d’étudiants activistes, l’université avait alors retiré son argent placé dans les énergies fossiles. Depuis, d’autres campus ont rejoint le mouvement avec succès, comme à Oxford ou à l’Université de Londres. Surtout, le mouvement s’est étendu à tous les secteurs : on y compte désormais des Églises (comme l’Église d’Angleterre mais seulement sur les sables bitumineux et le charbon thermique, ou l’Église de Suède), des fondations (comme celles du Prince Charles mais aussi le Rockefeller Brothers fund), des journaux (The Guardian) mais aussi des fonds de pensions comme le Fonds norvégien, plus gros fonds souverain du monde, qui a décidé d’exclure le charbon de son portefeuille, composé de plus de 835 milliards d’euros d’actifs.

D’après une étude menée par l’université d’Oxford, le mouvement de désinvestissement des combustibles fossiles croît plus rapidement qu’aucune autre campagne de désinvestissement antérieure (notamment celle réalisée contre l’apartheid, dont Go Fossil Free s’inspire ouvertement). Aujourd’hui, plus de 400 institutions se sont engagées dans la campagne. Et l'ONG espère encore étendre le mouvement. "Récemment, une association médicale canadienne, un muséum de science naturelle américain et la ville de Newcastle en Australie, ont annoncé leur désinvestissement. Nous espérons qu’il y a aura beaucoup d’autres annonces de ce genre d’ici la COP 21", affirme Bill McKibben.

Pour l’instant cependant, les montants désinvestis restent modestes : des centaines de millions de dollars d’actifs selon les estimations de 350.org, qui devait bientôt dévoiler des chiffres plus précis. Une somme non négligeable, mais qu’il faut mettre en rapport avec les 5 000 milliards de dollars cumulés que pèsent les secteurs du pétrole, du gaz et du charbon dans les bourses du monde entier.

 

L’argent peut-il changer le climat ?

 

Mais au fond, qu’importe, pour Bill McKibben. Car ce n’est pas tant le montant désinvesti qui compte, que le signal que cela envoie. "L’idée n’a jamais été de provoquer des dommages financiers au secteur des énergies fossiles, les entreprises sont bien trop importantes pour que le désinvestissement impacte réellement celles-ci sur ce terrain. Ce que nous voulons, c’est provoquer une banqueroute politique de ces entreprises, et mettre la question du changement climatique au centre des débats concernant leur stratégie. Chaque fois que quelqu’un désinvestit, cela affaiblit les entreprises de l’industrie fossile", prône-t-il.

Ainsi, lorsque la fondation Rockefeller a annoncé son intention de désinvestir, d’ici à 2018, les énergies fossiles de leur portefeuille d’actifs de 850 millions de dollars, plusieurs journalistes et analystes ont demandé ce que cela allait réellement changer au vu du "faible" montant représenté. "Cela reste symbolique, c’est vrai. Mais les symboles sont importants", affirme le président du Rockefeller Brothers Fund, Stephen Heinz. "C’est d’ailleurs fascinant de voir des parties prenantes, au départ sceptiques, qui aujourd'hui sont fières de nous soutenir. Certains sont aujourd’hui moteurs et nous aident à atteindre nos objectifs !", souligne-t-il.

"Ce que le mouvement du désinvestissement montre et apporte, c’est aussi une prise de pouvoir des citoyens sur cette question. Il ne s’agit plus de laisser les gouvernements agir contre le changement climatique mais bien de prendre une part active à cette lutte" avance de son côté Reinhard Bütikofer, co-président du parti Vert européen (EGP) qui espère voir le sujet abordé au Parlement européen en octobre.

Mais si le désinvestissement laisse encore de nombreux acteurs économiques, financiers et politiques sceptiques, de nouvelles données financières pourraient peut-être les faire réfléchir à terme. "Ce que l’on dit aux investisseurs institutionnels que l'on rencontre, c'est que les fonds investis sont de moins en moins rentables et qu'ils ne le seront bientôt plus du tout", rapporte ainsi Mark Campanale, fondateur et directeur exécutif de Carbon tracker. L’agence de notation Standard & Poor’s ne dit pas autre chose. Dans un rapport publié fin août, elle note 15 des 21 entreprises minières analysées à travers le monde comme investissements spéculatifs, c'est-à-dire représentant un risque important pour les investisseurs, particulièrement pour les centrales les moins propres, ne répondant pas aux normes environnementales en cours ou à venir.

 

La France s’y met (doucement)

 

"Il y a quelques temps, l'université de Londres [qui a pris la décision de désinvestir en avril 2015, NDLR] a fait une étude montrant que si elle n'avait pas investi dans le gaz et le pétrole, son portefeuille aurait été plus performant ! Désinvestir est donc un impératif financier", renchérit Julia Christian, ancienne étudiante à l’université de Londres et co-fondatrice du mouvement Fossile Free SOAS.

En France, le mouvement en est à ses débuts. Ces derniers mois cependant, des collectivités et des fonds éthiques s’engagent dans cette dynamique : le Conseil de la ville de Paris, les assemblées des régions Île-de-France et Rhône-Alpes, ainsi que le département de la Gironde ont adopté des motions soutenant le désinvestissement des combustibles fossiles. Le 4 septembre, le fonds Éthique et Partage du CCFD-Terre Solidaire sera le premier fonds ISR français à exclure les énergies fossiles de son portefeuille.

Prochaine étape du désinvestissement : "celle de la responsabilité fiduciaire", selon Pascal Canfin. Car "dans le monde anglo-saxon particulièrement, les investisseurs sont de plus en plus exposés à des risques de poursuites, notamment via des class actions, s’ils ne sont pas suffisamment transparents sur les risques", assure l’ancien ministre du Développement, aujourd’hui conseiller spécial sur le climat pour le think tank World Resources Institute. Et comment faire alors l’impasse sur le risque carbone ?

Béatrice Héraud avec Antonin Amado
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