Publié le 14 mai 2020

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

En promettant le vaccin du Covid-19 aux États-Unis, Sanofi rate l'occasion de redorer le blason des big pharma

Le Covid-19 était une occasion en or pour les Big Pharma, les grandes entreprises pharmaceutiques, de se racheter une image et de montrer leur utilité sociale en proposant un vaccin accessible à tous. Mais, en annonçant réserver la primeur de son futur vaccin aux États-Unis et en mettant la pression sur l'Europe, le groupe français Sanofi a piétiné cette opportunité et provoqué la colère du gouvernement français.

Siege Sanofi Paris FranckFife AFP
Sanofi enregistre une hausse de 7% de son chiffre d'affaires au premier trimestre 2020.
@Franck Fife/AFP

C’est une polémique qui enfle d’heure en heure. Cinq dirigeants européens dont Angela Merkel et Emmanuel Macron ont, dans un texte publié le 1er mai, insisté pour que le futur vaccin contre le Covid-19 soit un "bien mondial de l’humanité", qu’il faudra rendre "disponible, accessible et abordable pour tous". À peine quelques jours plus tard, le patron de Sanofi déclarait que les États-Unis seront servis en premier.

Le gouvernement américain "aura le droit aux plus grosses précommandes", a fait valoir le 13 mai à l’agence Bloomberg Paul Hudson, directeur général du laboratoire français, estimant que les ceux-ci ont "partagé le risque" des recherches menées à travers un partenariat avec l’Autorité pour la recherche et le développement avancés dans le domaine biomédical (Barda). 

L'opportunité d'endosser le rôle de sauveur

Une annonce qui a provoqué l’ire du gouvernement français. La secrétaire d’État à l’économie, Agnès Pannier-Runacher, a réagi au micro de Sud Radio ce 14 mai jugeant "inacceptable qu’il y ait un accès privilégié de tel ou tel pays sous un prétexte pécunier". Face à la polémique, le président de Sanofi France, Olivier Bogillot, a tenté d’éteindre l’incendie. Le vaccin sera accessible à tous, a-t-il répété et "évidemment aux Français", mais sans réellement convaincre.

Car cette affirmation n’est pas sans condition. Sanofi le répète depuis le début de la crise, les Américains se sont pleinement investis dans la recherche du vaccin en mettant "plusieurs centaines de millions d’euros" sur la table. "Les Américains sont efficaces en cette période. Il faut que l’Union européenne soit aussi efficace en nous aidant à mettre à disposition très vite ce vaccin", a prévenu Olivier Bogillot sur BFM TV. Le laboratoire met donc au défi l’Europe de se mobiliser autant que les États-Unis.

Peut-être est-ce oublier un peu vite l'aide déjà versée en France. Des députés socialistes écrivent : "Sanofi est une entreprise française dont l'activité de recherche est financée au titre du crédit d'impôt recherche (CIR) - un crédit d'impôt annuel de 150 millions d'euros - et du crédit d'impôt compétitivité emploi (CICE) - 13 millions en 2013, passé à 24 millions en 2018". Le président de la Région Hauts-de-France, Xavier Bertrand, appuie : "Il est impensable qu'une entreprise qui a son siège en France et qui bénéficie de crédits d'impôts recherche délivre un vaccin aux États-Unis avant nous".

Une image "ternie à jamais"

Cette stratégie de mise en concurrence des États entre eux pourrait coûter cher à Sanofi et l’ensemble des Big Pharma, les sociétés pharmaceutiques privées. Certes, leurs ventes ont explosé en raison du Covid-19. Au premier trimestre, Sanofi et Roche enregistrent une hausse de 7 % de leur chiffre d'affaires, et le concurrent Novartis atteint 13 %. Mais leur réputation, elle, est toujours au plus bas. Les Big Pharma représentent une des industries les plus mal-aimées au monde. Aux États-Unis, c’est même le secteur le plus détesté en raison de la crise des opioïdes. Le Covid-19 leur donnait une occasion en or de redorer leur blason. 

"C’est l’occasion de repositionner dans l’esprit de tous la proposition de valeur de notre industrie", espérait dans Fortune, Albert Bourla, le PDG de Pfizer, le géant américain du médicament. Il estimait au début du mois de mai que la recherche pour le vaccin contre le Covid-19 n’était "pas comme d’habitude" et que "le retour sur investissement ne devrait pas du tout guider nos décisions". En début de crise, l’industrie pharmaceutique commençait déjà à remonter dans les sondages. 

Les experts avaient pourtant prévenu les Big Pharma : leur image pourrait être "ternie à jamais" si elles utilisaient "leur tactique habituelle de menace de retirer la R&D (recherche et développement, NDR) d’un pays ou d’arrêter les investissements", explique dans The Independant Enrico Bonadio, expert en droit de la propriété intellectuelle à London’s City University. C’est pourtant la stratégie choisie par Sanofi. Une tactique d’autant plus mal venue que les laboratoires sont accusés depuis des années d’avoir délaissé la recherche pour se focaliser sur la production de médicaments plus lucratifs

Marina Fabre, @fabre_marina


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