Publié le 04 avril 2019

FINANCE DURABLE

Le gendarme américain de la bourse autorise ExxonMobil à faire l’impasse sur le risque climatique lors de son Assemblée générale

Aller à contre-courant du sens de l’histoire. Telle est le fond de la décision prise par la SEC. Alors que des actionnaires voulaient une nouvelle fois mettre le climat à l’agenda de l’Assemblée générale d’ExxonMobil, le gendarme de la bourse a autorisé le pétrolier à écarter leur résolution, considérant que cela entraverait la gestion de l’entreprise.

Plateforme pétrolière MarlinB d'Exxonmobil.
@ExxonMobil

C’est une décision qui laisse un goût amer d’incompréhension. À un mois de l’Assemblée générale d’ExxonMobil, première major mondiale, la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme américain de la Bourse, a accédé à une requête du pétrolier. Ce dernier a été autorisé à rejeter une résolution déposée par plusieurs actionnaires, menés par le fonds de retraite de l’État de New York et l’Église d’Angleterre.

Celle-ci appelait la société à fixer des cibles précises d’émissions correspondant "aux objectifs de réduction des gaz à effet de serre établis par l'accord de Paris sur le climat". Pour Exxon, une telle requête posait des problèmes car elle "interfèrait dans les responsabilités de management" du conseil d’administration. Un argument qui a fait mouche auprès de l’autorité boursière.

Celle-ci a jugé que "cette proposition induirait un micromanagement de l’entreprise en cherchant à imposer des méthodes spécifiques pour implémenter des politiques complexes, à la place des décisions courantes du management", explique la conseillère spéciale de la SEC, Courtney Haseley. Comprendre : les objectifs climatiques imposés interféreraient dans la gestion opérationnelle et la bonne marche de l’entreprise.

Un obstacle à surmonter

Si Exxon s’est refusé à commenter cette décision, les porteurs de la résolution ont manifesté leur déception. "La décision de la SEC constitue un obstacle. Mais en tant qu’investisseurs à long terme déterminés à protéger la valeur de notre portefeuille, nous n’abandonnons pas. Nous continuerons à faire pression sur Exxon et d'autres, au sujet du risque climatique et à examiner toutes les options qui s'offrent à nous", a déclaré l’administrateur du fonds de pension de l’État de New York, Thomas P. DiNapoli.

L'Eglise d'Angleterre a, de son côté, jugé la décision de la SEC "décevante et déroutante". Pour l’investisseur, celle-ci autorise Exxon à couper tout dialogue avec ses actionnaires sur sa stratégie liée au climat. "Exxon continue à mal-évaluer l’état d’esprit des investisseurs sur le risque climatique. La société ne donne actuellement aucune assurance qu'elle dispose d'une stratégie conforme aux objectifs de l'accord de Paris", écrit-elle dans un communiqué.

Les deux investisseurs assurent qu’ils déposeront une nouvelle résolution en 2020. Fiona Reynolds les appuie. La présidente des Principles for Responsible Investments (PRI), qui a aidé à coordonner la résolution à travers l’initiative Climate Action 100+, écrit : "Il est très décevant que la SEC américaine ait soutenu Exxon contre les actionnaires (…) les investisseurs essaient d’être des gérants engagés et des actionnaires responsables (…) C’est peut-être un revers, mais cet engagement (le Climate Action 100+) a encore quatre années, nous n’allons donc pas abandonner de sitôt".

Une dynamique depuis 2015

La décision de la SEC vient entraver une belle dynamique engagée ces dernières années. En 2015, des résolutions d’actionnaires relatives au réchauffement climatique avaient été largement adoptées aux AG de BP et de Shell. Leur portée était plus générale que celle rejetée par la SEC, elles demandaient simplement de prendre en compte le risque climat dans la stratégie des entreprises. En 2017, c’est le pétrolier Exxon qui, malgré l’opposition de la direction, avait d'ailleurs vu voter une résolution similaire, sur l’établissement d’une stratégie compatible avec un réchauffement limité à 2°C.

Les demandes d'actionnaires sur des objectifs plus précis pour leur feuille de route climatique peinent toutefois encore à passer. En 2018, une telle résolution avait été rejetée à l’AG de Shell. Mais elle avait eu le mérite de nourrir le débat sur le rôle des investisseurs dans la transition énergétique des compagnies pétrolières. La moitié des questions de la réunion, qui a duré quatre heures, ont porté sur la stratégie climat du groupe.

Ludovic Dupin@LudovicDupin


© 2020 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles


Découvrez l'Essentiel de la Finance Durable


FINANCE DURABLE

Finance durable

La finance durable est un pan de la finance qui s’attache à prendre en compte des critères ESG, c’est-à-dire liés à l’environnement, au social et à la gouvernance. La finance durable regroupe l’ISR (investissement socialement responsable), la finance solidaire, la finance verte et plus généralement de l’investissement responsable.

Jamie covid 19 stakeholder memo portrait callout

Le PDG de JPMorgan Chase appelle à une économie plus équitable dans le monde d’après

La crise sanitaire doit être un "électrochoc" pour bâtir une économie plus équitable. Tel est l’appel Jamie Dimon, le PDG de JPMorgan Chase, la première banque américaine et l'une des plus puissantes de la finance mondiale. Pour le banquier, trop de monde vit à la limite du seuil de pauvreté. En...

Petrole de schiste ETats Unis Californie DavidMcNews GettyImage AFP

Lors des assemblées générales, les banques françaises sont mises sous pression sur la question climatique

Le thème de l'énergie s’est invité aux assemblées générales des banques françaises. Les ONG ont publié des études alertant sur les niveaux encore élevés de financements accordés aux secteurs du charbon ou encore du pétrole et gaz de schiste. Natixis et BNP Paribas en ont profité pour renforcer leurs...

Collage 02

Assemblée générale : quatre films pour comprendre la relation entre entreprises et actionnaires

Quel est le lien entre Iron Man, Deepwater, Pretty Woman et La part du gâteau ? Tous ces films nous parlent des relations entre des entreprises ou des dirigeants avec leurs actionnaires. Chacun à leur manière, en en faisant l'une des intrigues principales ou annexes, cette relation particulière est...

Une cinquantaine d’acteurs financiers décident de rejoindre l’Alliance pour une relance verte

L’alliance pour une relance verte, initiée par l’eurodéputé Pascal Canfin, voit arriver du renfort. Une cinquantaine d’établissements financiers ont décidé de signer l’appel à la mobilisation du président de la commission Environnement du Parlement européen. En tout, 270 personnes issus des mondes...