Publié le 14 septembre 2018

FINANCE DURABLE

Crise : 10 ans après, la finance durable a changé la finance… mais pas encore assez

En 2008, la crise financière explosait avec la chute de Lehman Brothers le 15 septembre. En 2018, les articles anniversaire se multiplient autour de deux axes : avons-nous fini de payer les conséquences de ce crash planétaire et fallait-il laisser Lehman Brothers faire faillite. "La finance a-t-elle été réparée ?", interroge même The Economist. Bonne question à laquelle tous ceux qui militent pour faire de la finance durable la pratique dominante, essaient d’apporter une réponse.

10 ans après la chute de Lehman Brothers, les risques financiers ont changé.
@TheEconomist

Quels sont aujourd’hui les risques systémiques de destruction massive ?

La liste des établissements financiers trop gros pour disparaître ("Too big too fail") est passée de 44 banques à 13. Une réduction drastique due au fait que l’administration Trump a remonté la barre de 50 milliards de dollars d’actifs à 250 pour être soumises à des règles spécifiques.

Aujourd’hui, la notion de risques systémiques est liée au changement climatique et c’est l’une des grandes victoires de la finance durable. Cette notion a éclaté au grand jour avec le discours de Mark Carney, Gouverneur de la Banque d’Angleterre, à l’automne 2015 sur "la tragédie des horizons".

Celui-ci a permis de clarifier le risque climatique, dans ses trois dimensions : le risque physique lié aux catastrophes naturelles, le risque de transition lié aux changements de modèles lié à la transition vers une économie bas carbone et le risque de dépréciation massive liée à l’effondrement du modèle actuel basé sur l’usage massif des énergies fossiles.

Tous constituent donc une menace réelle que les investisseurs responsables réunis du 12 au 14 septembre à San Francisco sous l’égide des Principes pour l’Investissement Responsable (PRI) s’efforcent de limiter. La mobilisation du Conseil de stabilité financière du G20 a permis de créer fin 2015 la Task Force on Climate Disclosure (TCFD). Deux ans plus tard, elle a diffusé des lignes directrices de reporting sur les risque climat pour les entreprises et le secteur financier. Mais elles sont encore trop rarement utilisées.

La menace de risques non maîtrisés est donc toujours forte. La dernière étude de l’Asset Owner Disclosure Project montre que 60 % des fonds de pension publics n’ont pas - ou quasiment pas - de reporting sur le risque climat. Quant aux entreprises, elles sont encore loin, à quelques exceptions près, de pouvoir expliquer comment elles vont aligner leur business model sur le cap des 2 degrés de réchauffement défini par l’Accord de Paris.

 

Les "créances douteuses" capables de détruire le système financier ont-elles disparu ?

À l’origine de la crise étaient les "subprimes". Ces crédits immobiliers étaient basés non pas sur le montant des revenus des acquéreurs, mais sur la valeur du bien acheté et dont l’hypothèque devait servir de garantie. Le risque était plus ou moins identifié et donc dilué massivement via la titrisation des créances douteuses. Elles ont rongé peu à peu le système financier comme des termites et entrainé des saisies de masse aux États-Unis.

Les règles financières de "ratio prudentiels" ont été modifiées pour prévenir ces risques, mais nous continuons à "danser sur le pont du Titanic". Le Fonds monétaire international (FMI) a annoncé, en avril, que la dette mondiale atteignait désormais 225 % du PIB mondial. Cela représente 164 000 milliards de dollars, dont les entreprises détiennent une partie importante. Et dans certains pays, comme le Brésil ou l’Inde, on estime que 20 % est menacé de disparaître. Or, la transition vers une économie bas carbone en menace beaucoup plus !

La finance durable contribue à renforcer les alertes en analysant les risques ESG (Environnementaux Sociaux et de Gouvernance) qui peuvent peser très lourd sur les entreprises. Comme le souligne une publication de Standard and Poor’s, l’une des trois grandes agences de notation financière : "le changement climatique, l’épuisement des ressources naturelles, la sécurité au travail et celle des produits dans un contexte de montée en puissance des technologies et les changements profonds de mode de consommation constituent des facteurs de risques ESG qui ont un impact sur la notation crédit".

S&P explique que la demande d’analyse ESG pour les produits financiers obligataires explose et qu’elle pourrait à terme porter sur plus de 3 000 milliards de dollars. La finance durable gagne donc de nouveaux terrains mais elle pèse encore trop peu.

 

La finance durable est-elle suffisamment disruptive pour réorienter les milliards d’encours vers une économie bas carbone et résiliente ?

"C’est bien que les investisseurs fassent quelque chose", a déclaré Al Gore devant les 1300 signataires des PRI réunis à San Francisco. "Mais il y a un risque que tout cela n’aille pas assez vite. Il faut agir maintenant !". En 2017, Christiana Figueres, négociatrice climat durant la COP 21, leur avait demandé solennellement d’investir 1 % de leurs actifs dans l’économie verte. Pour beaucoup, cela semble encore infaisable !

Dix ans après la crise, la finance durable a pris un essor considérable, symbolisé en particulier par l’adoption du plan d’action de la commission européenne, mais la résistance au changement de la finance traditionnelle reste vive. Aux États-Unis par exemple, une nouvelle coalition de petits actionnaires (Mainstreet Investor Coalition) essaie de miner l’engagement sur le climat des fonds de pension auprès des grandes entreprises les plus carbo-intensives. La Chambre de commerce alloue même 60 millions de dollars par an au lobbying anti ESG.

La finance durable n’est en principe pas une option, mais pour qu’elle s’impose il faut aussi que les citoyens se manifestent, qu’ils expriment le souhait de voir leur épargne mise au service d’une économie bas carbone. Cela conduirait les distributeurs bancaires et assurantiels à proposer des produits adaptés avec des portefeuilles vraiment différents.

 

10 ans après la crise, la finance durable a parcouru un chemin considérable. Mais elle reste encore trop rarement LA solution pour limiter, voire endiguer les pratiques qui ont entraîné la crise de 2008. Il faut continuer les efforts !

À San Francisco, Anne-Catherine Husson-Traore,  @AC_HT, Directrice générale de Novethic


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