Publié le 15 mars 2021

ENTREPRISES RESPONSABLES

Emmanuel Faber chez Danone, Paul Polman chez Unilever, deux dirigeants immolés sur l’autel de la rentabilité

Le renvoi brutal du PDG de Danone dans la nuit du 14 au 15 mars 2021 est l’épilogue d’un bras de fer devenu symbolique. Il va alimenter le débat des assemblées générales du printemps où les entreprises vont défendre des résultats 2020 en berne autour d’une question : les actionnaires peuvent-ils réclamer des dividendes et des cours de bourse toujours à la hausse au détriment de stratégies durables de long terme ?

Assemblee generale Danone 2018 ThomasSanson AFP
Sous la pression d'actionnaire, Emmanuel Faber, ici lors de l'AG 2018, a été évincé de la Présidence de Danone.
@ThomasSason/AFP

Dans le secteur de l’agroalimentaire, défendre des stratégies durables contestées par vos actionnaires peut coûter cher. Paul Polman, Directeur Général d’Unilever en avait fait l’expérience deux ans avant Emmanuel Faber. Les deux hommes se ressemblent peu mais le Français et le Néerlandais ont été deux voix puissantes de la transition de leur secteur vers des modèles plus durables. Ils ont été ces dernières années, les stars des estrades dédiées à l’engagement des entreprises sur le développement durable.

Ils y ont expliqué les changements nécessaires dans l’agroalimentaire où les modèles dominants contribuent à accentuer le changement climatique et la dégradation de la biodiversité. Dans des styles différents, ils ont tenu des discours similaires qui consistaient à allier respect de l’environnement et amélioration des conditions sociales dans toute la chaîne de sous-traitance en s’interrogeant sur les excès de rémunérations des dirigeants. Emmanuel Faber avait décidé de renoncer à sa retraite chapeau en 2019, soit 28 millions d’euros, "pour des raisons personnelles".

Sacrifier les profits

Paul Polman avait refusé une augmentation de son package, en 2015 au motif que le montant de sa rémunération (10 millions d’euros) "le gênait" comparativement à bien d’autres qui travaillaient tout autant. Ces deux éléments ont sans doute contribué à "creuser leurs tombes" de dirigeants de multinationales de l’agroalimentaire. Emmanuel Faber et Paul Polman ont ainsi remis en cause les règles qui régissent le monde des grandes entreprises cotées dont les dirigeants doivent être toujours mieux payés pour rapporter toujours plus d’argent à leurs actionnaires.

Leur refus est interprété par ces derniers comme un risque de voir sacrifier les profits de court terme et donc les dividendes au bénéfice de stratégies durables, pourtant indispensables à la pérennité de l’activité même de ces industries. Les deux hommes étaient bien conscients de faire un travail d’équilibriste. Paul Polman a échoué à lancer un mouvement de suppression des sacro-saints rapports trimestriels qui alimentent la machine infernale des variations boursières de très court terme.

Le soutien des actionnaires

Dans une interview vidéo accordée à l’Expansion le 20 mars 2015, il disait : "Les PDG doivent expliquer à leurs actionnaires pourquoi une vision du business axée sur le développement durable est bonne et, si on l’explique bien, on trouve suffisamment d’actionnaires pour la soutenir. Ils veulent protéger ce qui a le plus de valeur pour des entreprises comme la nôtre, sa réputation". Trois ans plus tard, Paul Polman a été poussé dehors par des actionnaires hostiles à sa stratégie et inquiets de voir ce Directeur général plus préoccupé de développement durable que de rendements financiers. Il a abandonné les rênes du groupe début 2019 et se consacrent depuis aux causes environnementales et sociales qui lui sont chères.

Emmanuel Faber a été libéré de son rôle de dirigeant de Danone depuis moins de 24 heures. Il doit certainement méditer sur la rapidité de sa descente aux enfers. Il y a moins d’un an, il triomphait après avoir fait adopter par 99, 42 % des actionnaires le statut d’entreprise à mission, une première pour le CAC 40.

Une entreprise dans le rang

 

À la mi-journée, l’annonce du départ d’Emmanuel Faber avait fait monter le cours de l’action de près de 4 % mais Pascal Lamy, Président du comité de mission de Danone rappelait sur BFM Business qu’"il avait accéléré la transformation de Danone vers un modèle capitaliste plus responsable pour les hommes et la nature" et affirmait qu’il "rendrait son tablier" si les fonds d’investissement faisaient rentrer Danone dans le rang.

Il s’interrogeait enfin ainsi "Danone sera-t-elle une boîte privée sous la domination de ses actionnaires et qui doit cracher du dividende ou est-ce que c'est autre chose en plus ?". La réponse est attendue lors de l’Assemblée générale du groupe, qui se tiendra le 29 avril prochain. Emmanuel Faber y sera remplacé par Gilles Schnepp, ancien dirigeant de l’électricien Legrand, et Président de Danone par interim depuis cette nuit.

Anne-Catherine Husson-Traore,  @AC_HT, Directrice générale de Novethic

 

 


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