Publié le 05 septembre 2022

ÉCONOMIE

Non à la Constitution au Chili, Liz Truss au Royaume-Uni : difficile de sortir du modèle libéral par les urnes !

Les Chiliens ont rejeté à plus de 60 % le projet de Constitution garantissant le respect de l’environnement et des nouveaux droits sociaux pour protéger les femmes, les minorités sexuelles, les Indiens autochtones. Ce résultat illustre à quel point il est difficile de s’appuyer sur des scrutins démocratiques, souvent biaisés par les réseaux sociaux, pour transformer les modèles de pays où le libéralisme règne en maître. Le Royaume-Uni, laminé par une crise économique aggravée par le Brexit, aura une Première ministre ultra-conservatrice, Liz Truss. Désignée par le parti conservateur, elle veut ressusciter Margaret Thatcher !

Liz Truss parti conservateur RoyaumeUni AdrianDennis AFP
Liz Truss a été désignée pour succéder à Boris Johnson au poste de Première ministre.
@AdrianDennis via AFP

Le Chili et le Royaume-Uni illustrent les nouveaux clivages politiques, focalisés sur l’environnement et le social. Ils divisent les populations en groupes antagonistes : jeunes éduqués, plutôt urbains, minorités ethniques et sexuelles, contre populations plus rurales, plus âgées et plus conservatrices - bref "woke" contre "anti-woke". Quand ces clivages sont au cœur de batailles électorales, les camps qui portent la protection de l’environnement et l’établissement de nouveaux droits sociaux bataillent ferme non seulement contre ceux qui refusent de voir évoluer le modèle dominant, mais aussi contre de puissantes campagnes de désinformation qui mêlent volontairement homophobie, racisme envers les minorités à des enjeux éducatifs, environnementaux et économiques.

Au Chili où la population s’est soulevée en 2019 contre les inégalités sociales et a élu, fin 2021, Gabriel Boric, un nouveau président aux priorités sociales et environnementales, le projet de nouvelle Constitution, a été refusé par 62 % des Chiliens.

La Constitution chilienne a contribué au creusement des inégalités

Elaboré par une Assemblée constituante composée de citoyens élus qui ont travaillé pendant plus d’un an, le texte voulait rompre avec la Constitution de 1980, datant de la dictature de Pinochet. Cette dernière donne un rôle de second plan à l’État ce qui aboutit à une large privatisation de l’éducation, des transports et de pans entiers de l’économie et creuse inexorablement les inégalités sociales. Cela conduit la population vers un surendettement massif qui l’a poussé dans les rues en 2019.

Les partisans du projet de Constitution espéraient en finir avec ce modèle. Diego Cabello, par exemple, jeune avocat interviewé par Le Monde, témoigne : "J’ai 26 ans et j’ai dû m’endetter pour étudier, je dois encore 30 millions de pesos (plus de 34 000 euros, ndr). Avec une éducation gratuite de qualité, la nouvelle Constitution aurait pu éviter ça et nous donner un pays plus juste". Le président Gabriel Boric s’est, dès le 5 septembre, engagé à retravailler le projet pour que le Chili adopte bien une nouvelle Constitution attendue par 80 % de la population, mais avec un texte amendé.

Les détracteurs du projet rejeté lui reprochent d’apporter trop de droits aux minorités, aux femmes, aux minorités sexuelles, sur l’éducation, la santé, la retraite ou le logement. Ils sont particulièrement hostiles aux dispositions sur les minorités ethniques alors que le pays est aux prises avec les tensions liées à la restitution des terres aux Indiens Mapuches dans le Sud et à l’arrivée massive d’émigrés vénézuéliens dans le Nord.

Même si la ferveur du camp des #apruebo (pro nouvelle constitution) a rassemblé des millions de Chiliens, ils n’ont pas réussi à convaincre près des deux tiers de la population qu’elle n’allait pas amener un "État totalitaire qui promeut la pédophilie, la destruction de la famille et l'expérimentation sur les êtres humains, entre autres atrocités". La désinformation de ce type a nourri le camp du rejet (#rechazo) à l’image de ce tweet (lire ci-dessous) d’un de ses partisans.

Au Royaume-Uni, Liz Truss ressuscite un modèle ancien

Le vote des membres du parti conservateur britannique qui ont désigné, Liz Truss, pour succéder à Boris Johnson repose sur des clivages similaires à ceux du Chili. Elle a gagné la compétition en menant une campagne très à droite, "anti-fonctionnaires, grévistes, woke, panneaux solaires", et pro "baisse d’impôts massive (35 milliards d’euros), exploration pétrolière en Mer du Nord et vitesse élevée sur les autoroutes". Elle veut renouer avec la politique de Margaret Thatcher à qui on doit le célèbre "There Is No Alternative" (TINA). "Il n’y a pas d’autre option", c’est ainsi que la dame de fer justifiait son programme économique ultra libéral et anti-social.

Liz Truss a-t-elle raison de vouloir ressusciter ce modèle à l’heure où la crise économique fait des ravages au Royaume-Uni et que les plus pauvres, qui ont du mal à se nourrir, peuvent encore moins payer leurs factures énergétiques qui explosent ? 

Boris Johnson doit sa chute au Party Gate, le scandale des fêtes arrosées pendant les confinements. Cette affaire a montré que les populations supportaient de moins en moins bien qu’on leur demande d’enchaîner les sacrifices au nom du Covid-19 et de la crise de l’énergie, pendant que les plus privilégiés continuent à faire la fête et à se déplacer en jet privés. Les temps changent, pas forcément les rapports de force électoraux où les plus âgés et les plus conservateurs pèsent de tout leur poids !

Anne-Catherine Husson Traore, @AC_HT_, directrice générale de Novethic


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