Publié le 31 août 2022

ÉCONOMIE

Le marché immobilier toujours dans le déni climatique, malgré une accumulation de preuves

Une maison en bord de mer, au cœur de la forêt ou aux pieds des pistes de ski… ces habitations continuent globalement à faire rêver les Français. Pourtant, les prévisions sont formelles : certains de ces biens sont situés en zone de submersion ou d’incendie et seront englouties par les eaux ou les flammes d’ici quelques décennies. Mais les acheteurs n’en ont pas conscience. 

Signal AFP ok
Le Signal, symbole des effets de l'érosion côtière
NICOLAS TUCAT / AFP

Après les incendies de cet été qui ont dévasté Landiras et La Teste-de-Buch dans le Sud-Ouest ou les Monts d’Arrée en Bretagne "de nombreux utilisateurs sont venus consulter nos plateformes", explique Thibault Laconde, fondateur de Callendar. "C’est le tout début de la prise de conscience", ajoute le responsable du cabinet spécialisé dans l'analyse des conséquences du réchauffement de la planète. "Mais le changement climatique n’est pas encore un sujet pour le secteur", regrette l’expert.

Le cabinet Callendar a en effet passé au crible les biens immobiliers du pays et la conclusion est sans appel : 15 000 biens acquis en France pour un total de près de 5 milliards d'euros entre mi-2016 et mi-2021 seront inondables avant le milieu du siècle. D’ici 2100, les prévisions sont bien plus pessimistes. Près d’une propriété côtière sur 10 pourrait devenir inondable. "Les zones les plus touchées par ce phénomène sont l’embouchure de la Seine, la côte Atlantique et, dans une moins mesure, la côte méditerranéenne", indique le rapport. 

Des biens surévalués à long terme

Cette menace est tout sauf abstraite, à l’image de l’immeuble Le Signal, situé à Soulac-sur-Mer en Gironde. Le bâtiment situé à 200 mètres de l’océan lors de sa construction en 1960 trône désormais sur une dune sableuse qui risque de s’effondrer. Les habitants ont dû quitter les lieux en 2014 et le spectre de la démolition se précise. Le préfet a refusé l'expropriation et donc l'indemnisation des copropriétaires et le Conseil d’État lui a donné raison. Ce destin devrait être celui de bon nombre de biens immobiliers. "L’élévation du niveau de la mer va progressivement rendre submersibles ou inondables des zones qui ne l’étaient pas", note Thibault Laconde.

Mais "comme ils ne sont pas encore matérialisés, ces risques peuvent facilement être ignorés lorsque vous achetez la villa de vos rêves avec vue sur la mer", observe Thibault Laconde. "Les propriétaires actuels surévaluent probablement la valeur qu’ils pourront tirer de leur bien en milieu de siècle quand les risques seront mieux connus et les acheteurs mieux informés", ajoute-t-il. En effet, des villas de luxes continuent à se vendre sans décote même si elles sont en "zone rouge" soit le risque de submersion le plus élevé. Même chose pour les chalets dans des stations de ski de basse et moyenne altitude, où la neige aura bientôt disparu, selon les prévisions du dernier rapport du GIEC.

Vers une "gentrification climatique"

Pourtant, "d’ici une vingtaine d’années en France, on ne vendra plus les biens de la même façon", alerte Thibault Laconde. La France devrait connaître un destin comparable à celui de la Floride en proie à une "gentrification climatique", prévient l'expert. Ainsi, alors que le niveau de l’eau devrait augmenter de 28 centimètres d’ici 2040 en Floride du Sud, selon l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique, les luxueuses villas de bord de mer n’ont plus la cote. Les quartiers situés en hauteur, mieux protégés, sont de plus en plus prisés. Ils se transforment, au détriment parfois des plus démunis qui vivaient historiquement dans ces quartiers, constate la presse américaine.

Pour éviter ce scénario, mieux vaut donc prendre les devants. C’est le but de la nouvelle réglementation qui impose, au 1er janvier 2023 au plus tard, aux vendeurs d’indiquer dès l'annonce immobilière lorsque le logement est situé dans une zone à risque d'érosion du littoral. Un document sur "l'exposition au recul du trait de côte" devrait aussi être remis aux potentiels acquéreurs.

Ces mesures pourraient toutefois être insuffisantes. Les spécialistes militent pour une transformation rapide de tout le secteur. "En investissant dans l'adaptation maintenant, le monde évitera des investissements plus importants à l'avenir", écrivent ainsi les experts du Giec. Le temps presse mais en France l'effet Don't look up règne encore. 

Mathilde Golla @Mathgolla


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