C’est désormais acté. Le géant Vivendi a officiellement avalé son rival Lagardère après avoir cédé Editis et Gala. Malgré cette exigence de la Commission européenne, le risque de la création d’une entité super-puissante et d’une ingérence de Vincent Bolloré dans la ligne éditoriale des journaux après celle de CNews, Europe 1 et du JDD est grande.  
L’opération est enfin bouclée. Trois ans et demi après son entrée au capital de Lagardère, Vivendi (propriétaire de Canal+, PrismaMedia, Havas…) a annoncé avoir "pleinement" pris le contrôle de son rival. Il possède désormais 60% des actions de Lagardère. Si l’attente fut si longue, c’est que Bruxelles avait conditionné le 9 juin dernier cette acquisition à des mesures correctives. Et pas des moindres. Deux actifs faisaient craindre des dérives à la direction de la concurrence de la Commission européenne. D’une part la fusion entre le numéro 2 de l’édition, Editis, détenu par Vivendi, et son concurrent, le champion Hachette, jusqu’ici sous le giron de Lagardère. D’autre part les deux journaux "people", Gala et Paris Match. 


La vente d’Editis était donc obligatoire pour Vivendi, qui a finalisé le 14 novembre la cession à 100% d’Editis au milliardaire tchèque Daniel Kretinsky via sa filiale Czech Media Invest (CMI) et celle de Gala au groupe Le Figaro. Un soulagement pour l’avocate du droit de la concurrence et des médias Isabelle Wekstein. "La décision de Bruxelles est une victoire par rapport à ce qui était annoncé il y a deux ans. Il faut se souvenir qu’au départ l’objectif de Vivendi était de fusionner Hachette et Editis, explique-t-elle à Télérama. L’alliance commune des éditeurs, des auteurs, des libraires et des grandes surfaces culturelles a empêché ce scénario catastrophe de se produire".


Audiences en berne et déficit 


Si des garde-fous ont ainsi été mis en place, ce n’est toujours pas la sérénité qui prévaut chez les acteurs de l’édition et des médias. Tous en ont tête la débâcle d’iTélé (devenu CNews), d’Europe 1 et plus récemment du Journal du dimanche (JDD) suite à la main mise de Vincent Bolloré. "Quand l’homme d’affaires passe, les journalistes trépassent", glisse un ancien salarié désirant garder l’anonymat. 


En août dernier, une grève historique a traversé le JDD après la nomination de Geoffroy Lejeune, ancien directeur de Valeurs actuelles, en tant que directeur de la rédaction. En 2016, c’étaient les journalistes d’iTélé qui signaient la plus longue grève de l’audiovisuel en France depuis 1968 conduisant des dizaines d’entre eux à quitter la chaîne. iTélé est alors rebaptisé CNews avec une ligne éditoriale "très clairement d’extrême droite", selon l’ancien ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye.


"Après ce qui s’est passé au JDD, on a beaucoup de craintes pour Paris Match", réagit auprès de Novethic Emmanuel Vire, secrétaire général du SNJ CGT. "Quand Vincent Bolloré a une volonté idéologique, ça peut être très violent". D’autant que le changement de ligne éditoriale ne paye pas. Les audiences chez Europe 1 ne sont pas bonnes et selon des révélations du média La Lettre A, trois chaînes sur quatre du groupe Vivendi sont déficitaires. Il s’agit de Canal+, C8 et Cnews. 


Un cadre législatif renforcé


En attendant, la bataille sous-jacente du maintien des emplois a commencé alors que Vivendi passe de 38 000 salariés à 66 000. Mais des zones d’ombre persistent sur la manière dont la famille Bolloré va gérer son empire médiatique. Emmanuel Vire, également journaliste à Géo, a vu sa maison-mère, Prisma Media, passer sous le giron de Vivendi en 2021. "48 % des journalistes en CDI ont quitté le groupe suite au rachat de Bolloré, soit 190 CDI. Aujourd’hui, on a la même production, mais tous les postes n’ont pas été remplacés. On est seulement 300 journalistes contre 400 auparavant, pointe-t-il. Or notre précarité, c’est votre désinformation". 


En plein lancement des États généraux de l’information (EGI), qui devraient déboucher sur des propositions de réforme à l’été 2024, les nouvelles acquisitions de Vivendi ont dû mal à passer. "Nous plaidons pour un cadre législatif plus exigeant", témoigne auprès de Novethic Daphné Ronfard, responsable plaidoyer d’Un bout des médias. L’association milite pour renforcer les seuils contre la concentration des médias mais aussi pour "mieux protéger l’indépendance des journalistes".
Si l’affaire entre Lagardère et Vivendi est bel et bien conclue, reste encore à savoir si ce dernier ne s’est pas adonné à du "gun jumping". La Commission européenne a ouvert une enquête pour déterminer si un contrôle ou une influence de Vivendi n’avait pas eu lieu avant que le rachat soit officialisé. Selon la Lettre A, Bruxelles a accédé aux téléphones de plusieurs dirigeants de Hachette et aux ordinateurs de plusieurs membres des rédactions auparavant détenues par Lagardère. Le groupe Vivendi risque une amende pouvant aller jusqu’à 10% de son chiffre d’affaires. 

Marina Fabre Soundron 
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