Publié le 21 mai 2015

EMPREINTE TERRE

Pascal Canfin : "Nous sommes à un point de basculement vers l'économie bas carbone"

À 192 jours de la Conférence de Paris sur le climat, plus d'un millier de leaders économiques et financiers sont réunis dans la capitale française pour parler de la prise en compte du changement climatique dans la sphère business. Décryptage des enjeux avec Pascal Canfin, ancien ministre du Développement, conseiller sur le climat du World Resources Institute (WRI) et auteur de "Climat : 30 questions pour comprendre la conférence de Paris".

Watan Doha/AFP
Pascal Canfin, ancien ministre écologiste du Développement., et conseiller climat du WRI (World Ressource Institute).

Novethic : Cette semaine, la climate week réunit des centaines de leaders économiques et financiers autour de la question du changement climatique. Ces acteurs ne sont pas parties prenantes officielles des négociations onusiennes, dont le prochain round se tiendra à Paris en décembre. Mais leur rôle est de plus en plus important. Une situation qui sied aux États. Assiste-t-on à un changement de modèle des négociations climatiques ?

Pascal Canfin : Ce qui est sûr, c'est qu'à Paris, nous attendons un accord onusien, mais aussi des engagements des acteurs non étatiques incluant les entreprises, les investisseurs, les collectivités locales... Ce n'est pas soit l'un soit l'autre : aucun des deux ne peut remplacer l'autre. Car l'accord diplomatique seul ne peut rien sans ancrage dans le monde réel, sur le terrain économique et financier notamment. Mais c'est l'addition des deux qui nous permettra d'atteindre l'objectif de limitation du réchauffement climatique mondial à 2°C.

Novethic : Les engagements que prendront entreprises et investisseurs restent cependant volontaires. Comment contrôler qu'ils se traduiront en actes concrets ?

Pascal Canfin : Cette question du contrôle des engagements des entreprises et financiers est clé. Mais l'on progresse dans cette direction. Il est possible que la France deviennent le premier pays à rendre obligatoire la publication de l'empreinte carbone des investisseurs en l'inscrivant dans la loi de programmation sur la transition énergétique. Une telle disposition permettrait d'améliorer la transparence et de voir si les engagements pris sont bien tenus.

Par ailleurs, ce 20 mai, une initiative du World Resources Institute (WRI), du CDP et du WWF a réuni 40 entreprises de tailles mondiales parmi lesquelles Nestlé, H&M ou Enel. Ces entreprises, qui seront j'espère au moins 100 en décembre, s'engagent à tester leur modèle économique au regard de l'objectif des 2°C. Cela veut dire intégrer la question climatique au cœur de leur stratégie. Ce type d'engagement, totalement nouveau, était inimaginable avant Copenhague.
Nous sommes à un point de bascule. On ne parle plus d'une cerise sur le gâteau mais bien de signaux faibles d'une réorientation majeure de l'économie vers une économie bas carbone.

Novethic : Comment financer cette économie bas carbone ?

Pascal Canfin : Il est clair que la question du financement peut encore faire dérailler la COP21. Le paquet financier qui doit permettre de lutter efficacement contre le changement climatique doit reposer sur trois éléments. Il est d'abord essentiel d'assurer la solidarité financière entre les pays développés et les pays les plus pauvres et vulnérables au changement climatique.

On peut imaginer que l'accord de Paris achoppe sur ce point si l'engagement du Nord n'est pas à la hauteur. C'est ce qu'ont notamment souligné cette semaine Angela Merkel et François Hollande en rappelant la nécessaire mobilisation des États pour tenir la promesse des 100 milliards de dollars du fonds vert pour le climat dans leur déclaration conjointe, à la suite du dialogue de Petersberg sur le climat.

Ensuite, il faut répondre spécifiquement aux besoins de financement d'adaptation dans les pays du Sud. Cela passe par des fonds publics car ces infrastructures (digues, déplacements d'habitation, etc) n'ont pas de modèle économique.

Enfin, il faut faire basculer par an mille milliards de dollars d'investissement vers une économie bas carbone. C'est ce qui se joue en ce moment au Climate & Business summit et au Climate Finance Day.

Cela sera au cœur du rapport sur les financements innovants à mettre en œuvre pour aider les pays du Sud face au changement climatique, que je remettrai avec Alain Grandjean au Président le 3 juin prochain.

Novethic : On voit cette semaine les bonnes volontés se multiplier, mais dans la pratique, la majeure partie des investissements privés sont orientés vers le business as usual. Quant aux investissements publics, ils restent insuffisants si l'on regarde le niveau actuel du fonds vert pour le climat...

Pascal Canfin : Mais il y a des progrès énormes et plus rapides que ce qu'on imaginait ne serait-ce qu'il y a quelques mois dans ce domaine. Par exemple, en avril, la France a obtenu du G20 que le Conseil de stabilité financière, qui coordonne au niveau international les travaux des autorités financières nationales et des normalisateurs internationaux dans le domaine de la régulation, soit officiellement mandaté pour analyser l'impact du changement climatique en termes d'instabilité financière.

Tout cela ne se joue pas dans les négociations onusiennes, mais c'est bien la COP de Paris qui crée le momentum et qui permet cette dynamique. Et la France, grâce à son réseau diplomatique qui lui permet d'être représentée dans toutes les grandes enceintes et institutions internationales, a un pouvoir de mobilisation, qu'elle met en œuvre, et qui change la donne par rapport à Copenhague, où le Danemark n'avait pas cet atout.

Novethic : Justement, la France - qui élabore en ce moment sa loi de transition énergétique -, est-elle exemplaire en la matière ?

Pascal Canfin : Non. Si la France est bien légitime pour conduire la COP21, elle n'est cependant pas exemplaire sur la question énergétique. Elle est même en retard par rapport aux pays européens sur le front des énergies renouvelables.

Novethic : La faute au nucléaire qui constitue encore l'essentiel du mix électrique de la France ? On voit d'ailleurs que le lobby nucléaire est à pied d'oeuvre pour se poser comme une solution au changement climatique...

Pascal Canfin :Il est évident qu'il n'y aura jamais d'accord onusien sur le nucléaire. Nous n'arrivons déjà pas à nous mettre d'accord au niveau européen, alors à 196 ! Cela dit, le sujet du nucléaire n'est pas celui des émissions de CO2, que personne ne conteste, mais celui de la sécurité et même de son avenir économique.

Aujourd'hui, les énergies renouvelables sont tout simplement plus compétitives. Regardez la centrale d'Hinkley Point en Angleterre, par exemple : le gouvernement anglais a dû assurer un prix de rachat garanti de l'électricité à plus de 100 euros par MGh. Il y a quelques années, ce sont les énergies renouvelables qui avaient besoin d'un tel dispositif ! La même question va se poser pour les énergies fossiles.

On voit d'ailleurs que de grands groupes opèrent leur mue. C'est le cas d'EON en Allemagne, qui a séparé ses activités fossiles et renouvelables pour mieux se concentrer sur les deuxièmes. C'est aussi le cas d'ENEL, qui vient d'annoncer son intention de fermer 23 centrales conventionnelles en Italie d'ici à 2019 et de devenir un leader des énergies renouvelables.

Celles-ci sont de plus en plus compétitives. Le prix des panneaux solaires a chuté : il a été divisé par 8 en 15 ans. Résultat : quand l'Afrique du Sud ou le Brésil font des appels d'offres pour leurs projets électriques, les ENR s'avèrent très compétitives. Quant à la question du stockage de l'électricité issue des renouvelables, je parie sur le fait qu'elle sera réglée dans les 5 à 10 ans au vu du nombre d'entreprises qui investissent dans le domaine. Plus rien ne s'opposera alors à la révolution énergétique.

Novethic : Parmi les outils financiers pour assurer ce changement de cap, le prix du carbone est actuellement mis en avant par tous les acteurs économiques, financiers et politiques engagés dans la lutte contre le changement climatique. Mais à quelles conditions ?

Pascal Canfin : Il faut bien sûr un prix du carbone. Ce que je préconise dans mon livre "30 questions pour comprendre la conférence de Paris", c'est un corridor du carbone avec un prix minimum et un plafond. Cela permettra à la fois d'assurer une flexibilité et d'envoyer un signal fort. On sait en effet qu'en dessous de 10/15 euros la tonne de CO2, l'impact sur les modèles économiques est quasi nul. Il faut donc un prix plancher pour assurer l'efficacité du dispositif.

Ensuite, on sait qu'entre 20 et 50 euros la tonne, cela permet à de nombreuses technologies décarbonnées de devenir rentables. Donc pour obtenir un consensus politique, on peut imaginer un plafond à 50/60 euros la tonne. Ensuite il peut y avoir des modulations en fonction des zones géographiques (entre pays développés et émergents) ou des secteurs économiques.

Aujourd'hui, de nombreux États mettent en place une tarification du carbone. Par le biais de taxes, comme viennent de le faire le Mexique, le Chili et le Pérou récemment, mais aussi par le biais de marché carbone. Si le marché européen  du carbone est en difficulté, il faut être conscient du fait que la Chine, qui teste le principe depuis deux ans, compte le généraliser dès l'an prochain. Et le prix actuel sur ses marchés provinciaux est au moins égal, voire supérieur à celui de l'ETS européen.

Or, si l'on prend en compte le fait que l'intensité carbone de la Chine est inférieure à celle de l'Europe, cela veut dire que les entreprises chinoises seront bientôt plus pénalisées que les entreprises européennes par le prix du carbone. De quoi tordre le coup aux arguments de certaines organisations patronales françaises et européennes, qui agitent l'argument d'une baisse de compétitivité !

 

Climat -30 questions pour comprendre la conférence de Paris, Pascal Canfin, Peter Staime, Editions Les Petits Matins, 7 mai 2015, 200 p.

Propos recueillis par Béatrice Héraud
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