Publié le 06 janvier 2020

FINANCE DURABLE

L’Australie brûle et les bourses flambent : le climat n’a donc pas de prix ?

Entre les indices boursiers et le monde réel, un gouffre se creuse. Ceci est frappant quand on regarde les cas de l’Australie et de la France. Dans le premier cas, le pays est train de partir en fumée, mais l’indice national bat des records. Aux antipodes, la crise sociale la plus longue de l’histoire n’empêche pas le CAC 40 de flirter avec les 6000 points.

Incendie australie
Des incendies géants ravagent l'Australie depuis plusieurs semaines.
@slovegrove

Le CAC 40 a terminé l’année en tutoyant les 6000 points contre 4730 fin 2018. L’ASX 200, l’indice phare de la bourse australienne, a connu le même destin. Il a clôturé à 6 684 points, 1 000 points de plus que fin 2018. Ces records pourraient laisser penser que tout va bien, au moins sur la planète finance. Sur la planète Terre, c’est plus compliqué ! La France est bloquée par les grèves de transports et l’Australie brûle.

Les incendies australiens intensifient encore plus les émissions de gaz à effet de serre et nous amènent droit vers un réchauffement climatique bien plus élevé que ne le prévoit l’Accord de Paris. Ils ravagent un pays qui a pourtant contribué à bloquer la COP 25 en décembre. Ces crises environnementales et sociales ne semblent pas avoir de prise sur des bourses pour qui elles représentent malgré tout une épée de Damoclès.

En 2015, le secteur financier a adopté des politiques climat persuadé que le changement climatique était un risque systémique pour la stabilité financière mondiale. À ce moment-là, les indices qui sélectionnent les plus grandes entreprises mondiales semblaient regorger de "stranded assets", des actifs dévalorisables, parce qu’incompatibles avec l'Accord de Paris : énergies fossiles, voitures à essence, textiles en surproduction... Quatre ans plus tard, les records boursiers peuvent laisser penser que cette analyse n’est plus d’actualité. Total est toujours la troisième capitalisation du CAC 40, derrière LVMH et L’Oréal. Quant à l’ASX, il compte de nombreuses valeurs minières et pétrolières et une compagnie aérienne.

Des indices à +4 degrés

Leurs augmentations spectaculaires sont en quelque sorte un trompe-l’œil qui sacralise la gestion indicielle et entérine la décorrélation entre les mécanismes boursiers et les fondamentaux économiques des entreprises qui les composent ! Le poids toujours plus important de ce mode de gestion perturbe la capacité des variations boursières à refléter la valeur réelle des entreprises cotées, plus particulièrement sur le plan environnemental et social. La gestion indicielle gonfle mécaniquement chaque indice et attire des volumes toujours plus importants d’encours sans que l’investisseur fasse un choix actif de telle ou telle entreprise.

Il investit ainsi les yeux bandés dans un monde économique de valeurs sûres sur un plan financier. En revanche sur un plan climatique, elles ont plutôt tendance à aggraver la situation. Les rares études sur le sujet estiment que les grands indices de référence sont sur des trajectoires de réchauffement climatique qui varient entre 3 et 4 degrés.

Le succès de Vanguard et BlackRock

Le Groupe d’Experts de Haut Niveau sur la finance durable (HLEG), créé par la Commission Européenne en 2017, espérait que ces indices puissent calculer et publier leur "température" de climat. Cela aurait permis d’associer à leur volume de points, le chiffre de réchauffement financé : 2, 3, 4 degrés, voire plus. Mais la proposition n’a pas été retenue.

L’augmentation des volumes boursiers profite d’abord aux géants de la gestion indicielle comme Vanguard ou Blackrock, passé de 4721 milliards de dollars d’actifs à l’été 2015 à près de 7000 milliards d’actifs fin 2019. Un poids colossal qui fait d’eux les actionnaires de référence des plus grandes entreprises de la planète et les acteurs idéaux pour les pousser à adopter un modèle bas carbone. Mais là encore, le climat n’est pas la priorité. L’ONG américaine Majority Action a analysé leurs politiques de vote et révélé qu’elles étaient très rarement en faveur du climat.

En conclusion, la lutte contre le changement climatique suppose de renouer le lien entre les variations boursières et les réalités économiques et politiques. En Australie comme en France, il est inquiétant que les crises profondes traversées par ces pays n’affectent pas leurs bourses. C’est un signal fort de leur capacité à danser sur le pont du Titanic.

Anne-Catherine Husson-Traore,  @AC_HT, Directrice générale de Novethic


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