Publié le 24 septembre 2015

ISR / RSE

Volkswagate : existait-il un warning ISR sur Volkswagen ?

La crise que traverse Volkswagen permet de chiffrer les coûts des risques dits extra financiers. Ils s’élèveront, au minimum, pour le constructeur allemand à des dizaines de milliards d’euros, liés aux amendes et condamnations, à la refonte totale des processus de production et de décision et, plus grave encore sans doute, à une dépréciation totale de sa marque associée jusque-là à la sécurité et à la confiance. Jusqu’où le désastre était–il prévisible et l’analyse des entreprises basée sur des critères ESG capable de l’anticiper ?

Photo d'illustration
Julian Stratenschulte / DPA / AFP

La crise que traverse Volkswagen avait-elle été anticipée par les investisseurs responsables ? Contrairement aux investisseurs classiques, ceux-ci se basent en effet sur l’analyse des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance. Autant de points sur lesquels le constructeur allemand a montré sa défaillance au regard du scandale révélé en début de semaine.  

Pourtant, Volkswagen apparaissait globalement, avant la catastrophe, comme une entreprise bien notée par l’éco-système de l’investissement responsable. L’indice boursier DJSI (pour Dow Jones Sustainability Index), la version durable du Dow Jones, la plaçait par exemple en tête du secteur des constructeurs automobiles. Pour Robeco Sam qui effectue les notations de cet indice "en 2014, le groupe Volkswagen avait développé des technologies innovantes et investit dans de la recherche qui lui permettrait, à partir de 2019, de proposer des voitures moins nuisibles à l’environnement et plus éco-efficientes". Les voix discordantes existaient malgré tout.  

 

Une note ESG fortement dégradée suite au scandale…  

 

Parmi les brokers spécialistes de l’analyse ESG, Kepler-Cheuvreux sonne l’alerte depuis plusieurs années sur le secteur automobile. Le 22 septembre, il publiait un avertissement expliquant que la controverse pesant sur Volkswagen hypothéquait " à long terme l’avenir des moteurs diesel, surtout auprès des consommateurs américains. " Or, ces véhicules représentent " une part significative des ventes " : 38 % pour BMW, 33 % pour Daimler’s, 25 % pour Volkswagen, 29 % pour Renault et 33 % pour PSA. Pour le courtier, les difficultés vont être croissantes pour le constructeur mais aussi pour ses homologues engagés dans la même voie.  

Mais toute la difficulté de l’analyse ESG réside dans le fait qu’elle est bâtie sur la stratégie globale d’un groupe multinational. "Volkswagen était et reste bien noté pour le management environnemental de ses usines de production", explique Julia Haake de l’agence de notation ESG allemande Oekom. "L’utilisation de l’énergie, la gestion des déchets, les consommations d’eau et de produits toxiques sont bien gérés." Mais la controverse a changé la donne sur deux domaines : la responsabilité produits et clients et l’éthique des affaires. Résultat : une note fortement dégradée.    

L’agence de notation extra-financière française Vigeo a adopté la même stratégie. Le 23 septembre, elle a annoncé qu’elle "dégradait les scores de Volkswagen en raison de la gravité des faits de dissimulation des niveaux d'émission et d'impact environnemental de ses véhicules". Tout en rappelant que Volkswagen avait déjà "fait l'objet de plusieurs controverses qui avaient limité ses performances en matière d'éthique des affaires et de gouvernance et qu’ en matière d'engagement environnemental, la performance de Volkswagen dans le rating de Vigeo (48/100) était inférieure à celle de ses homologues, les leaders étant PSA Peugeot Citroën (60/100), Fiat et Renault."  

 

...et des sociétés de gestion ISR qui excluent le groupe de leur portefeuille  

 

Du côté des sociétés de gestion spécialistes de l’ISR qui utilisent ces notations ESG dans leurs choix d’investissement, les avis étaient partagés.

L’approche la plus largement pratiquée en France est celle de la sélection des entreprises les mieux notées sur des critères ESG (best in class) sans exclusion sectorielle. Les constructeurs automobiles sont donc fréquemment sélectionnés dans des fonds ISR, ce qui était le cas de Volkswagen puisque ses notes étaient globalement bonnes. L’ampleur de la controverse a contraint la plupart d’entre eux à vendre le titre à l’image de la décision prise par la Financière Responsable. Dès le 21 au matin, avant l’ouverture des marchés, elle s’est dessaisie de ses actions qui représentaient 2,5 % de ses fonds ISR.

D’autres acteurs avaient déjà estimé que les risques étaient trop importants. " Nous n'avions pas investi dans Volkswagen du tout ", explique Léa Dunand-Chatellet, directrice de la gestion actions de Mirova, société de gestion dédiée à l'investissement responsable. " Nous avions estimé que la stratégie d'adaptation aux normes environnementales n'était pas suffisamment portée par le management et manquait de crédibilité. Lors du dernier rendez-vous dédié aux investisseurs qui s'intéressent au développement durable, ils nous avaient longuement présenté des capteurs qui permettaient d'ouvrir le capot sans contact, pas de dispositifs pour réduire les émissions...Il y avait de nombreuses alertes que nous avions entendues. C'est à cela que sert l'analyse ESG", souligne-t-elle.

Volkswagen rejoint BP, BNP et quelques autres dans la liste des entreprises qui auront payé très cher des choix faits au nom d’un modèle économique particulier. Un modèle basé sur la rentabilité à court terme de tout ou partie de l’activité du groupe.

Ces choix constituent aujourd’hui des risques systémiques pour les groupes eux-mêmes mais aussi plus largement pour leur secteur dont ils contribuent à remettre en cause le " droit d’exercer " ou le " licence to operate ". L’avenir de l’analyse ESG repose donc sur sa capacité à anticiper ces risques pour orienter les investisseurs responsables vers les entreprises qui ont les modèles les plus durables, dans tous les sens du terme. 

Anne-Catherine Husson-Traore
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