Publié le 17 octobre 2022

ÉCONOMIE

Tensions sociales : quand la rémunération des grands patrons ne passe plus

La question de la rémunération de Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, refait surface dans le contexte de la grève dans les raffineries. Il avait obtenu 52% d’augmentation, suscitant l’incompréhension. Alors que les opérateurs demandent 10%, la question du partage de la richesse dans les entreprises se retrouve au cœur du débat.

Greve raffinerie TotalEnergies Patrick Pouyanne 2 Loic Venance Karim Jaafar AFP
À gauche, les salariés grévistes dans les raffineries, à droite Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies.
@Loic Venance Karim Jaafar / AFP

Grève dans les raffineries qui dure depuis plusieurs semaines, manifestations le dimanche 16 octobre 2022 pour protester contre l’augmentation du coût de la vie, annonce de grève générale le 18 octobre… le début de l’automne se révèle explosif sur le front social. Au milieu de tout cela, une augmentation de salaire de 52% ravive encore les tensions et remet au centre du débat la question du partage de la valeur dans les entreprises. Il s’agit de celle obtenue par Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, lors de l’assemblée générale des actionnaires au printemps 2022. La polémique a rapidement enflammé les réseaux sociaux, alors que les syndicats de TotalEnergies demandent pour les opérateurs une augmentation bien inférieure, de 10% dont 3% au titre du partage de la valeur et 7% d'augmentation générale.

La rémunération des dirigeants des grands groupes cristallise régulièrement les crispations. Mais, en période d’inflation élevée, qui heurte le pouvoir d’achat des plus vulnérables, et alors que les entreprises de l’énergie ont enregistré des bénéfices record, elle devient particulièrement incompréhensible pour les salariés de ces entreprises. En tout, Patrick Pouyanné va ainsi percevoir plus de 5,9 millions d’euros au titre de l’année 2021. Cette rémunération se décompose entre une partie fixe et variable pour près de 4 millions d’euros, et des attributions d’actions de l’entreprise valorisées à près de 2 millions d’euros que le dirigeant ne percevra qu’une fois qu’il les revendra.

Une rémunération dans la moyenne

L’augmentation spectaculaire de Patrick Pouyanné trouve cependant une explication assez simple. Pendant la pandémie, comme plusieurs dirigeants d’entreprise, il avait consenti à réduire son salaire de plus de 35%. Aucun risque pour ses fins de mois néanmoins, puisqu’il avait tout de même perçu près de 4 millions d’euros en 2020. En revenant autour de 6 millions d’euros, il retrouve donc sa rémunération habituelle.

Le chiffre peut paraître impressionnant, mais il est pourtant loin de faire partie des plus élevés du CAC 40. Le PDG de TotalEnergies se trouve même plutôt dans la moyenne. Selon une étude de la fintech Scalens, la rémunération moyenne des grands groupes français atteint 8,7 millions d’euros pour 2021, le double de l’année précédente. Champion toutes catégories, Bernard Charlès, dirigeant de Dassault Systèmes, a obtenu quant à lui une rémunération de 44 millions d’euros au titre de 2021.

Ces sommes mirobolantes se retrouvent en déconnexion totale avec le quotidien des salariés. Or, de nombreux investisseurs ont repéré le risque que cela faisait peser sur le modèle économique de ces entreprises.

Un risque pour les investisseurs

"Il ne faut pas tomber dans l’erreur d’idolâtrer un dirigeant, quel que soit son talent. La création de valeur provient avant tout des 20 000, 50 000 ou 100 000 salariés qui se lèvent tous les matins pour aller travailler et des milliards d’euros de capitaux investis par les actionnaires qui, eux, sont en risque", explique ainsi dans Le Monde Loïc Dessaint, le responsable de la gouvernance chez Proxinvest.

Ce cabinet de conseil en vote pour les grands investisseurs invite justement ses clients à voter contre les rémunérations qu’il juge trop élevées. Carlos Tavares, le PDG du groupe automobile Stellantis, en a fait les frais en avril 2022. Lors de l’assemblée générale du groupe, une majorité d’actionnaires se sont ainsi prononcés contre le "package" du dirigeant. Celui-ci atteignait la somme record de 60 millions d’euros, un niveau encore plus élevé que celui de ses homologues américains, pourtant réputés pour leurs rémunérations stratosphériques. Les actionnaires n’avaient pas été sourds aux protestations des syndicats, qui jugeaient la rémunération de Carlos Tavares inacceptable alors que le groupe prévoyait des réductions de postes et que les augmentations générales ne devaient atteindre que 2,8%.

Arnaud Dumas, @ADumas5


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