Publié le 18 janvier 2021

ÉCONOMIE

[Édito] Sanofi fait-il payer à la santé ses arbitrages entre dividendes et recherche ?

Les polémiques s’enchaînent, alors que le vaccin Sanofi contre le Covid-19 se fait attendre. Il est annoncé pour fin 2021 au mieux. Un retard important au moment où les salariés protestent contre la suppression annoncée de 400 postes supplémentaires dans la recherche en France. Les effectifs y ont été divisés par deux en un peu plus de dix ans, période sur laquelle le dividende versé aux actionnaires lui n’a cessé d’augmenter.

Paul Hudson PDG Sanofi GonzaloFuente AFP
Paul Hudson, directeur général de Sanofi en juin 2020 lors d'une rencontre avec Emmanuel Macron.
@GonzaloFuentes-AFP

Les syndicats de Sanofi appellent à la grève alors que l’entreprise a annoncé la suppression de 400 postes de recherche et développement en France. Cela s’inscrit dans une suppression générale de 1 700 emplois en Europe. L’interpellation publique des salariés de Sanofi sur les plans sociaux à répétition est ancienne. Ceux-ci ont progressivement rogné les capacités d’innovation du seul groupe pharmaceutique du CAC 40. Cet enjeu avait même pris d’importantes proportions médiatiques en 2015. Thierry Bodin, élu CGT du groupe résumait ainsi la situation dans un article de Télérama : "Notre finalité à nous, salariés, c'est d'être au service de la santé. Celle de nos dirigeants est d'être au service des actionnaires".

L’Assemblée Générale du groupe a fait l’objet d’un reportage dans Cash Investigation. On peut y revoir une scène d’anthologie extraite de l’émission. Franck, technicien de laboratoire de Sanofi, prend le micro pour sensibiliser les actionnaires sur le plan social en cours. Il leur dit : "Vous voulez de l’argent et c’est normal mais vous avez le pouvoir de sauver la vie des familles comme la nôtre mis en danger par le plan de M. Viehbacher (le PDG de l’époque, ndr) en le contestant". Sous la huée des actionnaires, Franck est évacué tout en rappelant que le patron de Sanofi gagne en un jour 24 000 euros, soit son salaire annuel et en lançant : "Ce sont les salariés qui font une entreprise pas ses actionnaires".

Deux grands risques

Ce dialogue de sourds entre parties prenantes antagonistes continue par une question plus précise d’Elise Lucet, la présentatrice de Cash Investigation, sur la rémunération du PDG le mieux payé du CAC 40 qui gagne 508 fois le SMIC. Serge Weinberg, administrateur du groupe et président du comité de rémunération, répond : "Le conseil d’administration a approuvé une rémunération qui répond aux critères appliqués pour les dirigeants mondiaux du secteur pharmaceutique et M. Viehbacher est dans le dernier quartile de ses pairs" (Comprendre parmi les plus mal payés d’entre eux).

Les deux principaux risques de gouvernance qui pèsent sur l’entreprise sont donc abordés en moins de cinq minutes. Le premier concerne l’augmentation constante du dividende sans véritable rapport avec les fluctuations des performances de l’entreprise. Vu de Sanofi, la stratégie déjà ancienne est de l’augmenter chaque année pour garder des actionnaires et financer le développement de ses activités.

Financiarisation du secteur

Vu des salariés cette stratégie a fini par appauvrir la recherche qui faisait l’excellence de Sanofi et amoindrir aujourd’hui ses capacités à développer le vaccin contre le COVID 19. C’est pourquoi certains investisseurs avaient appelé à voter contre au nom d’un concept de "dividende responsable". Il ne doit pas être versé si cela fait au détriment de la viabilité même des métiers de l’entreprise à moyen, long terme.

Le second risque concerne les rémunérations très élevées de dirigeants dans des groupes où les salaires stagnent. L’appel à la grève du 19 janvier concerne d’ailleurs les salaires. La pandémie du Covid-19 a remis au premier plan les pratiques d’intense financiarisation du secteur, qui semblent contradictoires avec la course-poursuite d’intérêt général qu’est la production de vaccins pour limiter les effets de la pandémie. À l’heure où se creusent les inégalités de santé et de revenus, le cocktail de gouvernance de Sanofi qui poursuit ses plans sociaux alors que la lenteur de son vaccin compromet la capacité française à s’appuyer sur ses ressources de médicaments est pour le moins explosif.

Anne-Catherine Husson-Traore,  @AC_HT, Directrice générale de Novethic


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