Inde : une nouvelle loi transforme le paysage de la RSE

Depuis août 2013, l’Inde impose aux grandes entreprises de consacrer 2% de leur bénéfice net annuel à des investissements de RSE. Rashneh Pardiwala, fondatrice du CERE, un centre de recherche et de conseil pionnier en RSE, décrypte ce moment qu’elle juge « passionnant » pour l’économie du sous-continent.

 

 

Dans quel contexte s’inscrit le Companies Bill, cette loi dont une grande partie porte sur la RSE ?

Aujourd’hui, Inde s’est développée économiquement, elle est plus stable, elle est devenue une plate-forme mondiale. Cette nouvelle réglementation est celle d’une société mature qui se préoccupe aussi d’environnement. Mais l’histoire de la RSE en Inde est très ancienne. Au début, il s’agissait avant tout de philanthropie, très liée à la religion. Dès la fin du 19ème siècle, les entreprises comme Tata ont fait des donations pour aider la société. Dans notre culture, quand vous gagnez de l’argent, vous devez aussi en faire bénéficier les plus pauvres.

 

La loi prévoit que les grandes entreprises devront consacrer 2% de leur bénéfice net à la RSE. Que pensez-vous de cette mesure ?

Environ 800 entreprises sont concernées par ces dispositions. (Les sociétés cotées en bourse et répondant à des critères de chiffre d’affaires ou de bénéfices nets, ndlr). On estime que l’application de ces 2% devrait correspondre à un investissement total de 120 à 150 milliards de roupies (entre 1,4 et 1,9 milliard € environ) par an. Mais il faudra faire attention, car les meilleures intentions peuvent conduire à des politiques de RSE catastrophiques. Nous en avons beaucoup d’exemples en Inde. Ces 2%, c’est très bien, mais il faudra les dépenser correctement.

 

Les entreprises devront produire un rapport annuel sur l’utilisation de leurs dépenses RSE. Ne craignez-vous pas qu’il s’agisse seulement d’un rapport de plus ?

Les sociétés que je conseille doivent rendre énormément de rapports. Il faudrait les consolider, les standardiser, et les simplifier. Mais il ne faut pas supprimer le reporting. C’est ce qui permet de comparer les performances, et de s’assurer que les changements ne relèvent pas que de la cosmétique. Le rapport RSE sera publié avec le rapport d’activités des entreprises, il sera entièrement public et téléchargeable sur leur site. Je pense que les médias auront l’œil rivé dessus. Et maintenant, les citoyens aussi sont mieux informés, même dans les zones rurales. Ils participent, ils ne se soumettent plus.

Comment les sociétés indiennes ont-elles accueilli cette réforme ?

Il y a eu deux types de réactions. Des entreprises ont déjà mis en place une politique RSE et sont satisfaites qu’elle soit encadrée. D’autres au contraire argumentent qu’on ne peut pas les forcer à faire de la charité, qu’il faut que cela vienne du cœur. Mais la RSE, ce n’est pas la charité ! C’est rendre ce que l’on prend à la société et à l’environnement. Ceci étant dit, beaucoup d’entreprises attendent des clarifications du gouvernement. Il reste de nombreuses zones grises dans la loi. Que peut-on vraiment affecter au budget RSE ? Par exemple, le recyclage peut-il en faire partie ? Des directives plus précises devraient être bientôt publiées.

 

Selon vous, quel sera le principal obstacle à l’application de cette loi ?

Le manque de formation. Certains de mes clients, chefs de département de RSE m’ont téléphoné lorsque la loi a été votée, pour me demander : "Comment vais-je dépenser cet argent ?". Ils ne savent pas où recruter des professionnels, il n’y a que peu de formations académiques en RSE. La plupart des entreprises n’a pas même pas de département spécifique, et pour les autres, il s’agit de deux ou trois personnes…

 

Aujourd’hui, quel est le profil des entreprises les plus avancées en matière de RSE ?

Deux types de profil se dégagent. D’une part, les grandes entreprises familiales indiennes -Tata, Godrej, Birla etc.- qui ont mené des politiques responsables depuis leur création. D’autre part, les filiales des grandes entreprises européennes et américaines implantées en Inde et qui sont habituées à respecter les normes internationales, notamment en termes de reporting.

 

Comment les entreprises indiennes conçoivent-elles la RSE ?

La majorité se focalise sur le travail social : santé, aide sociale, notamment dirigée vers les enfants et les femmes… L’impact environnemental commence seulement à être pris en compte. Progressivement, les entreprises réalisent qu’elles ne peuvent pas faire du business sur une planète morte. Les salariés aussi sont de plus en plus impliqués. Ils veulent être associés à la RSE, ils se portent volontaires pour des projets. Et ils demandent des comptes à leurs employeurs.

 

Quelle relation les entreprises entretiennent-elles avec les ONG ?

Leurs rapports sont en plein changement, ils se renforcent et se renversent. Jusqu’à récemment, les ONG demandaient l’aumône aux entreprises. Maintenant, ce sont les entreprises qui approchent les ONG pour leur demander de l’aide pour mettre en place des politiques RSE, car les ONG connaissent le terrain. Or l’Inde est très diverse : il est impossible d’appliquer partout un seul modèle : tout change d’une région à l’autre, la culture, les vêtements, la nourriture, la langue…
 


Quelle évolution voyez-vous pour la RSE en Inde ?

La RSE est un outil puissant pour l’avenir de l’Inde. Les entreprises peuvent aider à redresser beaucoup de problèmes sociaux et environnementaux dans ce pays. Et pour la première fois, elles sont vraiment impliquées dans un modèle de développement qui était jusqu’ici dévolu au gouvernement. C’est presque de la décentralisation, du « do it yourself » !


 
Pensez-vous qu’il y ait un risque que l’Etat délègue aux entreprises les infrastructures publiques qui devraient être de sa responsabilité ?

Non. Il ne faut pas oublier qu’il ne s’agit que de 2%. Cela peut sembler important à l’échelle d’une entreprise, mais comparé au PIB de l’Inde, ou par exemple au budget du ministère de l’éducation [660 milliards de roupies pour 2013-2014, soit 7,9 milliards €], ce n’est pas beaucoup. 

 

Propos recueillis par Sarah Collin, à Bombay

Article initialement paru dans Repères RSE N°103 octobre/novembre/décembre 2013

Bio express

Rashneh Pardiwala dirige le Centre for Environmental Research and Education (CERE), une ONG dont le siège est à Bombay, qu’elle a co-fondée en 2002. Le CERE a été l’une des premières organisations à conseiller différentes antennes gouvernementales et sociétés indiennes (Tata Capital, IndusInd Bank, Hindustan Unilever…) dans leur politique RSE. L’organisation a réalisé de nombreux  projets de développement et de recherche en milieu rural et urbain. En 2009, Rashneh Pardiwala a reçu le prix Ashoka des entrepreneurs sociaux, et en 2013, elle a été sélectionnée par la fondation Ford pour un programme de recherche à l’université de Columbia. 

Page réalisée en mai 2017

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