"Il n’y a aucune définition de la RSE par le gouvernement russe"

Rares sont les entreprises russes engagées dans une démarche RSE. Fondateur de l’ONG « Corporate Social Responsibility – Russian Centre », Alexeï Kostin milite depuis 2004 pour convertir ses compatriotes à coups d’information et de conseil. Il fait le point sur le développement du concept.

 

 

Quand le concept de la RSE a-t-il émergé en Russie ?

Des hommes d’affaires russes ont commencé à s’y intéresser en se frottant au commerce international, au début des années 2000 – soit cinq à dix ans après l’Europe. Certaines grandes entreprises ont alors mis en œuvre une politique spécifique, d’abord pour leur réputation et leur image. Elles ont ensuite compris son importance pour la motivation de leurs salariés et la réduction des risques non financiers. L’héritage soviétique, aussi, joue un rôle dans cet intérêt pour la RSE. Avant, les entreprises d’Etat prenaient en charge toutes les sphères sociales. La situation n’a guère changé en région, particulièrement dans les villes mono-industrielles, où les investissements sociaux de ces grandes industries représentent plus de 10 % de leurs bénéfices.

 

Quel est le profil des entreprises à la pointe ?

Une centaine de grandes entreprises se sont sérieusement engagées dans une politique RSE, depuis au moins six ans, avec des intervenants et des rapports spécifiques comme en Europe. La plupart appartiennent aux secteurs du gaz, du pétrole ou autre extraction minérale, de la métallurgie, de la chimie… Une tendance nouvelle se dégage, avec l’implication des leaders de la téléphonie mobile et de quelques sociétés des technologies de l’information. Pour le moment, les entreprises plus petites réduisent souvent la RSE à des activités de mécénat. C’est le signe qu’elles font quelque chose de positif pour la société, mais elles n’ont pas d’approche systématique. Certaines abusent du concept. Cette situation est favorisée par l’absence de formulation officielle : contrairement à l’Union européenne, l’Etat russe n’a imposé aucune définition de la RSE.

 

A quelles normes se réfèrent-elles ?

Ces entreprises « pionnières », pour lesquelles la RSE est un élément de compétitivité sur le marché mondial, appliquent des standards internationaux. La moitié d’entre elles ont déjà utilisé simultanément les principes de la GRI et d’Accountability AA1000. D’autres se fondent sur la norme ISO 26000, qui tend à devenir très populaire en Russie, ou bien sur l’ISO 14001, l’ISO 9001 et l’OHSAS (British Standard Occupational Health and Safety Assessment Series). Tous les ans ou tous les deux ans, ces sociétés publient un rapport extra financier, généralement disponible sur leur site internet. Souvent, on y trouve un mot du PDG et ses coordonnées, témoignant de son implication. Même si les grands patrons russes participent rarement aux conférences ou aux réseaux internationaux, comme CSR Europe, la RSE figure régulièrement à l’agenda des conseils d’administration.

 

Comment ces entreprises intègrent-elles la RSE ?

En général, elles ont créé un service spécifique, doté d’un à dix spécialistes. Sinon, c’est le service des Ressources Humaines  qui s’en charge. D’autres, mais plus rarement, ont mis en place un comité dédié à ce sujet au sein du conseil d’administration. En moyenne, le budget alloué s’élève à 3-4 % des bénéfices, consacré en priorité au développement personnel (45%) et à des projets sociaux et culturels locaux (15-20%). On peut voir des exemples sur les sites internet de Sakhalin Energy, Evrochem, Gazprom, Lukoil…

 

Quels sont les problèmes auxquelles elles sont confrontées ?

Parfois, les autorités locales exigent sur le financement de certains projets un montant supérieur à ce que l’entreprise souhaite engager, insistant pour qu’elle le subventionne entièrement. Mais il n’existe selon moi aucune difficulté pratique pour mettre en œuvre des activités RSE, quelles qu’elles soient.

 

Quels rapports entretiennent-elles avec les ONG ?

Les relations sont assez bonnes entre les ONG et les grandes sociétés, qui travaillent étroitement sur les aspects sociaux, environnementaux, les droits de l’homme… Mais les associations ne sont pas suffisamment nombreuses et nous manquons de ressources. Pour lancer une recherche d’ampleur sur la RSE, il faudrait 100 000 dollars. Je n’ai pas les moyens de lever ces fonds ni aucune porte à laquelle frapper au niveau du gouvernement. Notre réseau est très actif, mais nous pouvons seulement publier des articles, animer des conférences, organiser des séminaires… Depuis quelques années, une poignée d’entreprises russes participent avec moi au Forum mondial de l’économie responsable de Lille, par exemple. Je siège aussi à des associations professionnelles fédérales et à la Chambre publique qui regroupe les ONG : nous prônons des engagements en matière de RSE, mais sans pouvoir les imposer.

 

Quelles sont les perspectives d’évolution ?

Chaque année, nous « évangélisons » de 10 à 15 entreprises supplémentaires. C’est une évolution très lente, parce que les PME ne se sentent pas concernées. J’en compte seulement une dizaine qui sont mobilisées, même si certaines grandes compagnies commencent à imposer des critères sociaux et environnementaux à leurs sous-traitants. Il existe deux raisons principales à ce manque de motivation. D’abord, dans la plupart des secteurs, la concurrence interne en Russie est trop faible pour encourager les entreprises à se différencier sur des facteurs non financiers. Ensuite, c’est l’absence de pression publique. Parfois, des responsables évoquent la RSE, mais aucune politique n’est mise en place dans ce sens. Or, en Russie, les priorités gouvernementales deviennent des priorités dans les entreprises. Je ne suis pas sûr qu’une impulsion vienne d’en-haut dans les années à venir. Je crois plutôt à un développement de la RSE grâce à l’entrée  de la Russie dans l’OMC, effective l’an dernier, avec l’accroissement progressif de la concurrence internationale.

 

Propos recueillis par Jeanne Cavelier, à Moscou

Article initialement paru dans Repères RSE N°102 juillet/août/septembre 2013

Bio express

Alexeï Kostin a fondé le Centre russe pour la RSE en 2004. A la fois think tank, forum, institut de formation et plateforme d’échange avec les pays occidentaux, cette ONG s’efforce de populariser les meilleures pratiques en Russie. Auparavant universitaire et consultant en gestion de l’entreprise, Alexeï Kostin a décidé de promouvoir la RSE dans son pays suite à son expérience à l’Agence européenne pour l’environnement. Il y a travaillé entre 2002 et 2004, au sein du programme TACIS, pour le transfert de compétence en matière de surveillance et de reporting environnemental dans les anciennes républiques soviétiques. Aujourd’hui, il est expert auprès de la Commission économique pour l’Europe des Nations Unies (CEE-ONU) et du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Il intervient régulièrement au Forum mondial de l’économie responsable de Lille.

Page réalisée en mai 2017

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