"En Afrique, ce sont les organisations patronales qui portent la RSE"

Encore beaucoup axée sur la philanthropie, la conception africaine de la RSE tend à évoluer, sous l’impulsion notamment des entreprises. L’institut RSE Afrique tente d’accompagner et de renforcer ce mouvement. Entretien avec son co-fondateur, Thierry Téné.

 

 

Comment la RSE est-elle aujourd’hui prise en compte sur le continent africain ?

On avance beaucoup ces derniers temps : les acteurs sont de plus en plus attentifs aux problèmes environnementaux, sociaux et à la question de la juste répartition des richesses et il  y a un début de conscientisation du consommateur de la classe moyenne. Dans les entreprises, cela vient de la concurrence, des demandes des donneurs d’ordres. Mais celles qui sont matures en termes de RSE restent peu nombreuses. D’une part car peu de pays ont mis en place des politiques publiques sur la RSE et qu’il n’y a pas d’incitations fiscales ou de facilité d’accès aux marchés publics pour les entreprises exemplaires en matière de RSE. Et, avant même de parler de RSE, il faut dire que peu d’entreprises respectent toutes les lois fiscales, sociales et environnementales. Or, les autorités n’ont pas toujours les moyens financiers et humains pour exiger les mises en conformité. C’est pourquoi le respect des lois dans le contexte africain est l’une des étapes importantes de la RSE.

 

Existe-t-il une spécificité de la RSE propre au continent ?

La conception africaine de la RSE reste fortement associée à la philanthropie. Désormais il s’agit d’aller plus loin et de montrer la RSE n’est pas un coût mais un investissement pour la compétitivité des entreprises africaines dans un contexte de mondialisation. L’autre spécificité est liée au tissu économique africain. Par exemple, le secteur informel fournit près de 72% des emplois. Ceux-ci sont souvent sous-payés, indécents et exercés dans des conditions sanitaires déplorables. Certaines de ces activités ont de graves conséquences écologiques et sanitaires pour la population. Y intégrer la notion de RSE est donc un enjeu de taille. Enfin, ce qui manque aussi, c’est une plus grande implication des parties prenantes comme les syndicats et surtout les consommateurs. Le rôle de ces derniers dans l’essor de la RSE en Afrique est primordial. Si on observe un début de sensibilisation de la classe moyenne sur les questions sociales et environnementales, il y a encore du chemin. Une entreprise qui pollue et maltraite ses salariés ne sera pas forcément sanctionnées par le consommateur africain, ce qui est regrettable.

 

Quels sont alors les acteurs qui portent la RSE en Afrique ?

Cela peut sembler surprenant mais ce sont les organisations patronales qui militent le plus pour la mise en œuvre et l’encadrement de la responsabilité sociétale des entreprises. Par exemple, c’est avec une organisation patronale que nous organisons chaque année le forum international des pionniers de la RSE en Afrique ! Depuis trois/quatre ans nous voyons que de plus en plus de commissions DD et RSE se créent au sein de ces organisations, tout simplement parce que c’est dans l’intérêt de leurs adhérents ! C’est régulièrement le patronat qui pousse les autorités à aller plus loin en la matière comme au Cameroun ou au Maroc.

 

Suite au dernier forum international des pionniers de la RSE fin novembre au Ghana, un manifeste a été publié et préconise la création d’un label RSE africain. Comment l’imaginez-vous ?

Cette idée est venue d’une enquête réalisée en 2011.  Nous y demandions aux entreprises ce qui freinait l’émergence de la RSE. Elles ont répondu par un manque de volonté politique, de formation…mais aussi de reconnaissance. Un label –inspiré par exemple de celui mis en place au Maroc  par l’organisation patronale CGEM- permettrait de créer un cadre, un certain standard (avec des adaptations aux sous régions du continent) et d’encourager ceux qui vont dans le bon sens. Cela créerait également une dynamique pour les autres. Selon moi, un critère est indispensable pour s’assurer de son efficacité : qu’il soit reconnu par les banques, les investisseurs et les pouvoirs publics. Mais tout reste à définir.

 

Le continent africain est aussi le terrain d’actions de nombreuses multinationales, comment percevez-vous leur maturité et leur engagement en matière de RSE ?

Il est difficile de mettre toutes les multinationales dans le même sac. Certaines font des choses intéressantes. Mais on est très loin de l’exemplarité, notamment au niveau des filiales de ces grands groupes. Aujourd’hui la France promeut la RSE sur le continent africain, par exemple dans le récent rapport Védrine Afrique-France (qui prône notamment un accompagnement de la France en matière de RSE pour les gouvernements africains, ndlr), la circulaire adressée aux Ambassades ou la Grenelle II. C’est très important. Mais on peut regretter que certaines initiatives de RSE en Afrique visent uniquement à « contrer » la concurrence chinoise et non un développement durable de l’Afrique. Il semble donc important que les autorités et les citoyens français poussent leurs entreprises en Afrique à être exemplaires sur la RSE. Du fait de l’histoire, en Afrique francophone notamment, l’attente en matière de RSE est plus forte pour les entreprises françaises que pour les chinoises ou les allemandes. Ces derniers ont d’ailleurs des initiatives près intéressantes : l’agence de coopération allemande, la GIZ finance des études, des formations et projets RSE des entreprises en Afrique indépendamment de leur nationalité.

 

Quels sont les axes de la RSE qui vous semblent incontournables en 2014 ?

Il va falloir mettre sur la table deux thèmes : l’emploi des jeunes - la moitié de la population a moins de 15 ans- et  la question du « local content ». Les deux enjeux sont inévitablement liés. D’un côté nous formons des chômeurs et de l’autre les cadres de haut niveau sont sur-sollicités. C’est un immense défi pour le continent mais aussi pour l’Europe qui en voit chaque jour les conséquences en termes d’immigration.

 

Propos recueillis par Béatrice Héraud

Article initialement paru dans Repères RSE N°104 janvier/février/mars 2014

Bio express

Lors de ses études en géologie à Lille, Thierry Téné créé l’Association des Amis du Développement Durable qui lance l’opération « campus propre ». Il  intègre ensuite un master de conception de projets en éco développement puis des formations professionnelles auprès de l’Ademe. En 2006, il crée la société de conseil et de formation en développement durable « A2D conseil » puis co-fonde en 2010 l’Institut RSE Afrique à Lille avant de le transplanter à Douala (Cameroun) fin 2013. Depuis 2011, Thierry Téné co-organise le Forum international des pionniers de la RSE en Afrique. Parallèlement, il travaille avec le Bureau International du Travail pour des prestations sur l’économie verte et la RSE. Depuis 2012, il anime des formations à la RSE pour les cadres dirigeants. En 2013, Il a lancé l’Université Kilimandjaro, une formation certifiante sur la RSE et l’économie durable en Afrique. Il est le co-fondateur et dirigeant de l'Institut RSE Afrique.

Page réalisée en mai 2017

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