Publié le 05 septembre 2016

Cartouche supply chain

ENTREPRISES RESPONSABLES

Comment travailler avec une ONG pour mieux sourcer ses matières premières ?

Kit-Kat (Nestlé) épinglé par Greenpeace sur l’huile de palme, la Scapêche (Intermarché) vilipendée par Bloom sur la pêche en eaux profondes… Les entreprises sont régulièrement brocardées par les ONG sur les conséquences sur l’environnement de leur approvisionnement en matières premières. Mais ces organisations peuvent aussi se révéler de précieux partenaires de transformation des pratiques. Des partenariats gagnants-gagnants. Étude de cas avec Carrefour et le WWF.

Georges Plassat CEO Carrefour
Pour des entreprises comme Carrefour, l’impact environnemental de leurs matières premières répond à un double enjeu de visibilité médiatique et de pérennité des ressources. Ci-dessus, Georges Plassat, Président directeur général de Carrefour.
Eric Piermont / AFP

SOMMAIRE

Pourquoi nouer un partenariat ?

Côté ONG. Pour le WWF, le constat est clair : 500 grandes entreprises dans le monde produisent, transforment ou achètent du bœuf, du soja, du coton. Celles-ci font le lien entre des milliards de producteurs et des milliards de consommateurs. Sur ces 500 entreprises, 100 représentent la moitié du business. Pascal Canfin, le nouveau directeur du WWF France, estime donc qu’il faut nouer des "partenariats de transformation" avec ces sociétés et les grandes filières ayant le plus d’impact sur la biodiversité et le climat. En tant que deuxième distributeur mondial, Carrefour est de celles-là. Leur partenariat fête cette année ses 18 ans.

Côté entreprise. Carrefour se soucie de l’impact environnemental de ses matières premières, parce que sa place de leader en fait une cible visible et identifiée par les ONG mais aussi parce que la pérennité de ses ressources est en jeu. L’approvisionnement en poissons (avec la surpêche), en huile de palme, en soja ou en bois (qui sont souvent sources de déforestation), s’avèrera problématique à plus ou moins long terme si les pratiques ne changent pas. S'associer avec des ONG expertes comme le WWF, c'est donc le gage d'être alerté bien en amont des problèmes, d'être challengé et d'être accompagné !

 

Comment choisir son partenaire ?

Côté ONG. Pour la France, 25 entreprises ont été identifiées par le WWF comme étant stratégiques pour opérer un changement structurel dans leur filière. Toutes ne pourront pas bénéficier d'un partenariat avec le Panda. "Il faut des valeurs communes et une envie réelle d'avancer", souligne Benjamin Mabille de Poncheville, responsable des partenariats entreprises, et ne pas exercer d’activités exclues par le WWF, comme le secteur extractif. L’ONG travaille ainsi avec Michelin sur l'hévéa, dont il est le deuxième plus gros acheteur mondial, et avec Bel sur le soja, en tant que 3ème entreprise mondiale de fromages à marque.  

Côté entreprise. Carrefour avait besoin d’une ONG internationale, pour avoir une vision mondiale et globale des questions de biodiversité, et dotée d'un esprit de coopération. Le groupe a donc défini ses priorités (4 axes de travail : forêt, pêche, agroécologie, apiculture) puis fixé des caps avec les feuilles de route correspondantes. Sur des produits particuliers et/ou des territoires restreints, Carrefour travaille avec d'autres ONG, comme Rainforest Alliance pour le bœuf au Brésil.

 

La stratégie du WWF pour changer la chaîne d'approvisionnement 

 

Comment travaille-t-on ensemble ?

En restant chacun bien à sa place ! "Une ONG reste une ONG et une entreprise, une entreprise, résume Bertrand Swiderski, le directeur du développement durable de Carrefour. Nous ne sommes pas dans la co-construction. Il ne faut pas rechercher le consensus. Le WWF a des rêves, il nous les communique. À nous ensuite de proposer une approche réaliste en regardant ce que cela implique pour notre entreprise et en définissant comment cela peut se réaliser. Nous ne pouvons pas toujours répondre à leurs attentes, notamment dans la temporalité qu'ils souhaiteraient." 

Quand le WWF alerte Carrefour sur les questions de surpêche (espèces et méthodes de pêche notamment), le distributeur répond six mois plus tard par l'organisation d'un panel de parties prenantes sur le sujet, puis met en route un groupe de travail. Il décide en janvier d'en faire sa priorité de l'année en travaillant notamment sur les gros volumes comme le saumon ou le thon. Et cela, ce n'est que le début du processus...  

 

Quels résultats peut-on espérer ?

Entre le moment de la prise en main du problème de l'huile de palme par le distributeur en 2009 et la réalisation de l'objectif d'un approvisionnement 100% responsable (RSPO) pour ses produits marque distributeur, il s'est écoulé 6 ans. "Nous ne sommes pas naïfs, nous savons que l'on ne transforme pas le marché tout de suite, ni même en un ou deux ans. Nous sommes donc flexibles. Pour l'huile de palme, nous avons accepté dans un premier temps que Carrefour compense avec des certificats RSPO (table ronde sur l'huile de palme responsable, NDLR). Puis nous avons renforcé les exigences. Maintenant que l'objectif est atteint, nous leur demandons d'aller plus loin", souligne Arnaud Gauffier, chargé de programme agriculture / pêche au WWF.

"Aujourd’hui nous avons des critères plus stricts que ceux de la RSPO pour nos produits en marque propre. Nous travaillons aussi à mobiliser les autres acteurs, que ce soit nos concurrents ou les autres acteurs comme les géants Cargill ou Wilmar (à la fois planteurs et négociants, NDLR), qui sont les acteurs clés de transformation sur cette matière mais qui sont très difficiles à faire bouger", précise Agathe Grossmith, chef de projet RSE chez Carrefour.

 

Comment rendre compte du travail en cours ?

L'ONG voudrait des engagements publics, mais l'entreprise se montre parfois réticente à dévoiler au grand jour des objectifs chiffrés, qui pourront lui être opposés par la suite, ou à être transparente sur les avancées (ou non) du partenariat... "C'est notamment pour cela que nous demandons systématiquement la publication d'un communiqué commun lorsque l'on signe un partenariat. Cela permet de lever toute ambiguïté sur ce qu'il contient ou pas", pointe Arnaud Gauffier. Quand cela fonctionne, les résistances s'envolent et l’entreprise encourage l'ONG à se faire l'écho des bons résultats. "Pour que tous les intermédiaires et concurrents s'engagent aussi dans cette voie", assure Bertrand Swiderski.

Béatrice Heraud
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