Publié le 05 septembre 2016

Cartouche supply chain

SOCIAL

Comment Fairphone assure la traçabilité des minerais de ses téléphones

Pour construire un smartphone, des centaines d’éléments sont nécessaires. Parmi les plus importants : l’or, le tungstène ou le tantale, des minerais qui présentent la fâcheuse caractéristique d’être extraits dans des conditions parfois douteuses, avec un fort impact environnemental et humain. Pollution des eaux et des sols, alimentation de conflits, conditions de travail indécentes… La maîtrise de la chaîne d’approvisionnement est clé pour un fabricant de téléphones qui souhaite éviter ce genre de risques. C’est justement ce sur quoi travaille Fairphone, une société néerlandaise qui mise sur une chaîne d’approvisionnement transparente et responsable. Une gageure, comme l’explique Laura Gerritsen, qui s’occupe de la chaîne de valeur chez Fairphone.

Fairphone Laura Gerritsen
Laura Gerritsen et l'entreprise néerlandaise Fairphone misent sur une chaine d’approvisionnement transparente et responsable.
DR

Novethic. Alors que les consommateurs sont de plus en plus conscients des impacts environnementaux et sociaux de leur téléphone, Fairphone se positionne en alternative éthique en pratiquant la transparence sur sa chaîne d’approvisionnement. Comment cette idée est-elle née ?

Laura Gerritsen. À la base, il s’agissait seulement d’une campagne de sensibilisation réclamant plus d'éthique dans le monde de l'électronique, en commençant par une visite de terrain dans des mines de cobalt et de cuivre en République démocratique du Congo (RDC). Nous avons vite bifurqué vers la création d’un vrai produit pour pouvoir faire partie du processus. Cela nous permettait non seulement de découvrir la chaîne d’approvisionnement, ses problèmes et difficultés, mais aussi de pouvoir mettre en place des solutions innovantes pour les surmonter.

Mais nous considérons que le Fairphone est avant tout un moyen d’avoir un impact sur la chaîne d’approvisionnement et de sensibiliser tous les acteurs (consommateurs, fournisseurs, etc.) à la problématique des "minerais des conflits", ces mines situées dans des zones de conflits et qui contribuent à leur financement.

 

Un smartphone contient une quarantaine de minerais. Le Fairphone ne fait pas exception. Comment assurez-vous la traçabilité de ces composants ?

Au départ, nous nous sommes concentrés sur l’étain et le tantale, en excluant les régions de conflits en RDC. Cela ne veut pas dire qu’il ne faudra jamais travailler avec les mines de ces régions – les revenus qui peuvent en être tirés peuvent aussi être utiles pour les habitants – mais qu’il faut s’assurer de la traçabilité de ces minerais, vérifier qu’ils ne servent pas à alimenter les conflits et le certifier. Cela demande une coopération de toute la chaîne, de la mine au client. Nous complétons au fur et à mesure le traçage des différents éléments – voir la cartographie de la chaîne d’approvisionnement (explications en détail en anglais sur le blog Fairphone).

La deuxième version du Fairphone, sortie il y a quelques mois, nous permet d’aller plus loin que la première qui partait d’un modèle existant et nous laissait de fait une faible marge de manœuvre. Cette fois, nous avons entièrement designé l’appareil, ce qui nous permet non seulement d’améliorer sa durée de vie et sa réparabilité, mais aussi la capacité de Fairphone à sélectionner des fournisseurs proches de ses valeurs.

 

 

Comment vous assurez-vous des conditions de travail sur place ?

Nous allons autant que faire se peut sur place pour nous assurer des bonnes conditions de travail de nos sous-traitants. Mais nous ne pouvons pas avoir de relations directes avec tous nos fournisseurs. Les chaines d'approvisionnement sont complexes. Les matières premières qui proviennent des mines, par exemple, sont souvent d'abord traitées chez un raffineur ou dans une fonderie, avant d'arriver chez un fabricant de composants, parfois par plusieurs autres fabricants, avant de finir dans un smartphone.

Nous travaillons en partenariat avec des ONG et d'autres organisations qui ont une expertise et une activité spécifique sur le terrain, mais notre rôle ne se limite pas à leur déléguer tout, nous sommes aussi là pour surveiller. Nous faisons des évaluations régulières grâce à des partenariats avec des organisations locales, comme le réseau TAOS en Chine, qui réalise des audits réguliers et une veille sur les conditions de travail dans les entreprises chinoises, ou avec des ONG comme Fairtrade, qui évalue les conditions de travail dans les mines certifiées Fairtrade.

 

Si l’on prend l’or, un minerai sur lequel vous avez particulièrement travaillé pour le Fairphone 2, comment procédez-vous ?

L’or fait partie des 4 minerais identifiés par le Dodd-Frank Act (une législation américaine dont l’article 1502 est destiné à lutter contre les minerais des conflits en République démocratique du Congo, NDLR), avec le tungstène, le tantale et l’étain, et sa production pose de gros problèmes environnementaux et sociaux comme des conflits fonciers, l’orpaillage illégal, la contrebande, des rémunérations indécentes pour les travailleurs, des conditions de travail dangereuses, le recours au travail d’enfants, la pollution au mercure, etc. Et sa chaîne de production est très longue et très complexe.

Pour les circuits imprimés du Fairphone 2, nous utilisons de l’or certifié Fairtrade qui garantit le respect de rigoureuses réglementations économiques, sociales et environnementales grâce à un partenariat avec Max Havelaar. C’est une première dans l’industrie électronique, qui est pourtant le troisième marché pour l’or !

Nous pouvons nous le permettre aussi car nous avons des besoins très réduits : nos 100 000 exemplaires nécessitent seulement 100g d’or. L’or est extrait d’une petite mine du Pérou, la Sotrami, que je n’ai malheureusement pas encore pu visiter, puis est raffiné en Suisse (70% de l’or mondial y est traité, NDLR), dans une raffinerie habilitée au traitement de l’or certifié Fairtrade et part ensuite en Asie. L’or arrive au bureau de Kanfort à Hong Kong puis est transporté à l’usine de transformation de sel d’or de Zhaojin Kanfort, en Chine. Ici, l'or certifié Fairtrade sera mélangé avec de l'or provenant d'autres sources pour créer le sel d'or utilisé par AT&S pour électro-déposer les circuits imprimés (PCB). C’est un bon début.

 

 

Vous insistez beaucoup sur les relations avec vos fournisseurs et plus globalement vos partenaires… 

Oui, c’est extrêmement important. Ce sont des discussions avec des fournisseurs qui nous ont amenés à en découvrir de nouveaux et ainsi de suite. Et c’est grâce aux bonnes relations de travail que l’on a établies avec eux que l’on a pu comprendre les problèmes, les surmonter et que l’on a pu faire aboutir ce projet. C’est aussi important, car une fois que nous travaillons sur l'approvisionnement responsable des minerais, par exemple, nos partenaires peuvent se saisir de cette opportunité pour travailler de la même manière avec leurs autres clients et/ou fournisseurs.

 

Quelles sont les prochaines étapes pour les minerais ?

Un smartphone comprend une quarantaine de minerais. Il nous reste donc à travailler sur le tungstène (1), le cobalt, les terres rares… Bref, nous avons encore de quoi faire ! L’objectif, avec le travail que nous menons sur l’or ou les autres minerais, est de démontrer aux autres acteurs de l’industrie électronique qu’il est possible de cartographier les différentes chaines d’approvisionnement et donc de favoriser des pratiques plus responsables. Montrer que ce type d’offre existe permet aussi de créer la demande chez les consommateurs.

C’est aussi pourquoi nous aimerions augmenter notre production, aujourd’hui limitée à 100 000 exemplaires. Cela nous permettrait d’avoir plus d’influence sur notre chaîne d’approvisionnement, d’avoir plus d’impact et de durabilité. Nous allons aussi étendre nos offres à des sociétés, soucieuses de leur impact environnemental et social, et non plus nous limiter seulement aux particuliers. Cela nous permettra d'avoir un impact plus important. 

(1) Cet entretien a été réalisé en avril 2016. En juin, Fairphone a annoncé avoir trouvé un moyen de s'approvisionner en tungstène rwandais sans alimenter les conflits grâce à une collaboration avec une fonderie autrichienne. En savoir plus ici.
Propos recueillis par Béatrice Héraud
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