Publié le 04 juin 2013

SOCIAL

La Poste toujours sous tensions

Six mois après un accord qui se veut « fondateur » sur la qualité de vie au travail, le climat social reste tendu et la santé au travail constitue toujours un enjeu majeur pour la Poste. Faut-il y voir les limites des réorganisations, au sein du plus gros employeur de France ?

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© Zizagou76 / Flikr creative commons

En janvier, après un « Grand dialogue » entamé en 2012 avec 125 000 postiers, la direction de la Poste et les organisations syndicales (FO, CFDT, CGC/UNSA et la CFTC) signaient un accord-cadre sur la qualité de vie au travail, destiné à améliorer les conditions de travail fortement décriés les mois précédents par de nombreux salariés, avec des conséquences parfois dramatiques. 6 mois plus tard, la direction estime que des « avancées concrètes » ont eu lieu, qu'il s'agisse des « mesures immédiates » pour prévenir les suicides, du déploiement de 1 000 responsables RH de proximité ou de l'introduction des critères de bien-être dans les objectifs des managers (30% des objectifs individuels).

Le climat social serait-il donc apaisé ? Effacé, le traumatisme de la vague de suicides de 2012, prolongée par deux autres - plus une tentative - début 2013 ? Personne à la Poste ne se risquerait à aller jusque-là. Courant avril, les réorganisations, qui se poursuivent sur le terrain, ont encore suscité des grèves, à Lyon et Arles tandis qu'au niveau du Conseil d'administration, quatre administrateurs salariés se sont prononcés contre le contrat de service 2013-2017 avec l'Etat.

Le climat reste « relativement tendu », résume Jacques Dumans, secrétaire général du syndicat FO Com. De fait, les deux syndicats arrivés en tête aux dernières élections (CGT et SUD) se montrent toujours très critiques vis-à-vis de la direction. SUD, par la voix de Thomas Barba, cadre supérieur et auteur d'un « Livre noir de la Poste » (1), estime que l'accord de janvier « ne change rien sur le fond » tandis que l'administrateur de la CGT, Bernard Dupin, qualifiait récemment la direction d' « autiste ». Plus nuancé, Jacques Dumans veut voir dans l'accord un « nouveau départ » même si, ajoute-t-il, il faudra du temps pour que le climat s'apaise. Du temps, aussi, pour oublier la polémique née du livre « Ceux d'en haut », publié début avril.

Le livre qui met de l'huile sur le feu

Ce sont trois petites phrases, attribuées au président de la Poste, Jean Paul Bailly http://www.humanite.fr/fil-rouge/propos-du-pdg-de-la-poste-dans-le-livre-ceux-den-haut-loffense-fait-aux-postiers-et-aux-postieres-intersyndicale qui s'en défend pourtant en partie (voir article du Monde) mais qui auront suffi à mettre le feu aux poudres. « Il n'y a pas de malaise (...) certains postiers sont en difficulté quand se combinent (...) des échecs professionnels et des fragilités personnelles (...). Le taux de suicides chez nous est inférieur au reste de la population ». Rapportés dans le livre « Ceux d'en haut » d'Hervé Hamon, ces propos ont suscité l'indignation des syndicats (2). Selon Duarte Rolo, psychologue clinicien et doctorant au sein du laboratoire fondé par Christophe Dejours au CNAM (un laboratoire pionnier sur les liens entre suicide et travail), «l'important n'est pas la représentativité des suicides, mais de reconnaître qu'ils existent et de se poser la question de ce qu'ils veulent dire ». Souvent, ajoute Duarte Rolo, les personnes qui se suicident au travail en sont venues « à se retrouver isolées au sein d'un collectif qui ne fonctionne plus comme tel et en ce sens les suicides au travail révèlent aussi de la solitude dans l'entreprise ». Ils témoigneraient à la fois de la disparition d'une certaine solidarité au sein des équipes et des limites de la nouvelle organisation du travail.

Harcèlement moral, ou pression trop élevée ?

Ces limites, le rapport de la Commission du grand dialogue de la Poste (appelé « rapport Kaspar »), publié en septembre 2012 les a explicitement recensées : une fonction RH « peu visible » et « trop éloignée des salariés », une participation des salariés aux décisions de réorganisation insuffisante et un « manque d'écoute généralisé » ... Aujourd'hui, les « organisations du travail sont beaucoup plus tendues qu'auparavant » et pour cause : non seulement la productivité a augmenté de 3,4% par an en moyenne entre 2002 et 2010, du fait des réductions d'effectifs (moins 24% en 10 ans) et des cadences renforcées. Mais en plus, les postiers en exercice sont confrontés à la surcharge liée à l'absentéisme pour maladie, qui atteint un niveau record (21,7 jours d'absence par salarié en 2011, soit 5,92%) et aux quelques 10 000 personnes en situation d'inaptitude.

Par ailleurs, éludée par le rapport Kaspar, la question d'un harcèlement comme « mode de management » a pourtant été posée par plusieurs salariés de la Poste, comme Astrid Herbert-Ravel, ancienne DRH du réseau grand public d'Ile de France, qui avait intenté en 2011, une action au pénal contre le Président de la Poste et deux autres membre de la direction pour « harcèlement moral caractérisé » (voir son témoignage dans l'Humanité). « Le harcèlement moral a toujours existé, dans l'industrie automobile on parlait même de la perversion du petit chef. (...) Aujourd'hui, il s'intensifie avec la pression et la généralisation d'objectifs individuels, qui reviennent à mettre en concurrence des collègues », décrypte Duarte Rolo.

Face à cette réalité plutôt sombre , il serait faux de dire que La Poste est restée inactive : les moyens humains affectés à la santé et à la sécurité des postiers ont été « augmentés de plus de 60% » depuis 2004, précise le rapport Kaspar qui cite aussi la création de Directions de la santé et de la sécurité ou encore d'un « Observatoire de la santé ».Un plan d'action contre le stress avait aussi été établi dès 2009. Mais il semble bien que ces efforts n'aient pas été suffisants, et plusieurs des 17 mesures immédiates ciblaient à nouveau la santé au travail. Quant à toucher au rythme des réorganisations et aux conditions de travail, le sujet sera au coeur du prochain « round » de négociations avec les syndicats comme prévu dans l'accord de janvier. « Ce volet s'annonce très dur et très complexe », estime Jacques Dumans.

(1) « Le livre noir de La Poste », Thomas Barba, janvier 2013, éditions Jean-Claude Gawsewitch.

(2) « Ceux d'en haut », Hervé Hamon, Seuil, avril 2013

Thibault Lescuyer
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