Publié le 15 octobre 2012

SOCIAL

Québec, terre de coops

La semaine dernière, la ville de Québec accueillait le sommet international des coopératives. Un lieu qui ne doit rien au hasard car la province canadienne semble être un terreau fertile pour le modèle. Ici, 7 Québécois sur 10 sont membres d'une coopérative.

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Une coopération franco-québécoise

En ouverture du sommet international des coopératives le 8 octobre, une déclaration d'intention a été signée entre les gouvernements québécois et français autour de l'économie sociale. Les deux parties s'engagent à s'inspirer de leurs réussites mutuelles et à promouvoir le modèle au sein de la Francophonie. «En matière de gestion coopérative, le Québec est un exemple dont la France doit s'inspirer», a ainsi affirmé le ministre français délégué à l'Economie sociale et solidaire, Benoît Hamon. « Les gouvernements québécois et français sont convaincus que l'économie sociale et solidaire est une voie à explorer dans un développement économique performant, juste et durable », a de son côté déclaré la ministre déléguée à la Politique industrielle et à la Banque de développement économique du Québec, Élaine Zakaïb, dans un communiqué. Au Québec comme en France, les nouveaux gouvernements de Pauline Marois et de Jean-Marc Ayrault ont créé une banque destinée en partie à financer l'économie sociale et solidaire : une banque de développement, orientée vers les structures sociales pour la province canadienne et, pour la France, la banque d'investissement, qui doit être la banque de la transition écologique comme il a été annoncé lors de la conférence environnementale.

Pendant une semaine, du 8 au 12 octobre, Québec était le centre du monde coopératif, accueillant plus de 2 800 personnes venues de 95 pays pour discuter de l'état du secteur et surtout de son avenir (voir article lié). Et ce n'est qu'un début espère Monique Leroux, la présidente du Mouvement Desjardins, fleuron québécois des coopératives et co-hôte de l'évènement. Dans un entretien accordé au journal « Le Devoir » en amont du sommet, elle expliquait ainsi vouloir faire de la province québécoise « le centre de référence dans le domaine coopératif. C'est un rêve, mais qui n'a pas de rêve ne parvient à rien » !

Ce rêve n'a cependant rien d'une utopie car déjà le Québec est un terreau fertile pour le milieu coopératif. 7 Québécois sur 10 seraient d'ailleurs membres d'une coopérative contre 4 pour le reste du Canada. Alors que la province compte 8 millions d'habitants, on recense près de 9 millions de membres de coopératives...Une anomalie statistique, en apparence seulement car beaucoup de Québécois sont « multicartes » et adhèrent à plusieurs d'entre elles. « Tous ne sont pas conscients qu'ils sont membres d'une coopérative, surtout dans le cas des coopératives financières ! La moitié des Québécois sont par exemple membres du mouvement Desjardins, la plus grande coopérative financière du Québec et du Canada mais ne le perçoivent pas d'emblée en tant que coopérative », nuance Michel Lafleur, directeur de l'Institut de recherche et d'éducation pour les coopératives et mutuelles de l'Université de Sherbrooke.

Comme souvent, le mouvement coopératif québécois s'est développé pour faire face à la pauvreté et l'isolement: « peu scolarisés, nos ancêtres ont dû s'en remettre à l'entraide et à la solidarité. (...) Notre histoire, c'est celle de cultivateurs qui se réunissaient pour reconstruire la grange incendiée du voisin... », relatait en ouverture du sommet la nouvelle Première ministre québécoise Pauline Marois. Plus tard, « au début du XXème, les francophones étaient minoritaires et plus ou moins des citoyens de seconde classe au Québec, dominé économiquement par les anglophones. Ils n'avaient pas accès aux institutions et aucun n'était dirigeant de grande entreprise ! Pour eux, le mouvement coopératif a été une porte d'entrée », souligne Michel Lafleur. Aujourd'hui encore, l'engouement reste intact, plus par adhésion aux valeurs des coopératives, estime l'universitaire. Il faut dire aussi que celles-ci ont prouvé leur efficacité.

Un mouvement prospère

Selon les données les plus récentes publiées par le ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation on compte aujourd'hui 3300 coopératives et mutuelles au Québec (dont environ 2792 non financières). En 2010, elles fournissaient 90 000 emplois et 22 milliards de dollars canadiens de chiffre d'affaires et autour de 160 milliards de dollars canadiens d'actifs.
« Le système coopératif québécois est un modèle. C'est un secteur dynamique avec des entreprises innovantes dont les retombées économiques sont très importantes pour la province, notamment en termes d'emplois » souligne ainsi Elaine Zakaib, la ministre déléguée à la politique industrielle et à la Banque de développement économique du Québec. Le mouvement, centenaire dans la province, est plus que jamais dynamique. « Ce secteur a pris du muscle durant les dernières années », constate Joelle Noreau, l'économiste principale du Mouvement Desjardins, auteur d'une étude sur le sujet publiée fin 2011.

Au cours de la dernière décennie, fortement marquée par la crise, le secteur coopératif québécois non financier s'est particulièrement bien comporté. Le nombre d'emplois y a par exemple crû bien plus vite que dans le reste de l'économie : entre 1999 et 2009, le secteur est passé de 32 200 emplois à 44 198. Une hausse de 37,3% quand l'emploi global n'atteignait que 15,7% sur la même période...Et le modèle s'est montré résilient face aux difficultés. Sur la dernière décennie, le taux de survie des coopératives québécoises est ainsi de 44,3% quand il n'est que de 19,3 % pour l'ensemble des entreprises, selon le MDEIE. Quant au chiffre d'affaires des coopératives non financières, il atteignait 11,5 milliards de dollars en 2009, alors qu'il n'était que de 6,2 milliards en 1999...Soit une augmentation de 85,5 % en 10 ans ! Au-delà des chiffres, c'est aussi l'ancrage local des coopératives qui séduit les Québécois : « ce sont elles qui restent dans les régions les plus reculées, les territoires en friche », souligne Christian Simard, le directeur général de l'association Nature Québec, qui explique travailler régulièrement avec certaines d'entre elles, notamment agricoles, pour les aider à mettre en place de meilleures pratiques environnementales.

Un levier financier de 30 millions de dollars canadiens

Un secteur en bonne santé sur lequel le gouvernement québécois entend désormais capitaliser. « Nous voulons créer un environnement d'affaires qui réponde aux besoins des coopératives et avoir un leadership en matière de soutien à ce secteur qui nous permet un développement économique durable », souligne Elaine Zakaid. Après une première politique de développement des coopératives lancée en 2003 pour définir un cadre légal favorable et des mesures de soutien, le gouvernement québécois a annoncé pendant le sommet international la création d'un levier financier de 30 millions de dollars canadiens spécifiquement dédié au secteur pour accompagner le démarrage de nouvelles coopératives, leur extension, mais aussi favoriser la reprise des entreprises par les salariés.

Malgré tout le modèle coopératif, dans son fonctionnement, ses valeurs et ses résultats, reste trop méconnu de l'ensemble de la population québécoise, notamment car il est peu étudié dans le système éducatif, déplore Michel Lafleur. « Nous avons constaté que dans les manuels du secondaire par exemple, il n'était question des coopératives que sur un quart de page, et encore pour l'associer à la pauvreté... » A voir si l'accueil du sommet international permettra au mouvement d'obtenir une plus grande reconnaissance et visibilité dans la province.

Béatrice Héraud, envoyée spéciale à Québec
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